Goonies in the Dark
13/04/2015

Goonies in the Dark

Lost River

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Quand Ryan Gosling passe derrière la caméra, les avis sont forcément tranchés. Endive humaine pour les uns, comédien audacieux pour les autres, le héros de Drive confirme son amour d’une forme de fantastique très personnelle, et forcément polarisante.

Ryan Gosling avait tout à prouver en passant derrière la caméra, l’acteur ayant ces dernières années focalisé l’attention sur lui devant celles de cinéastes hype comme Derek Cianfrance, Nicolas Winding Refn et bientôt Terrence Malick. Réceptacle à fantasmes ou coquille vide, les débats font encore rage, et ne risquent pas de se calmer avec Lost River, où une mère célibataire tente de sauver sa maison en se produisant dans un club interlope tandis que son grand fils, aux prises avec un malfrat dingo, tente de briser la malédiction qui frappe sa ville et ses habitants… Le premier réflexe critique, à la vision du résultat, est de dresser la liste des influences de Gosling. De prime abord, elles sautent aux yeux : David Lynch, Mario Bava, Dario Argento, Gaspar Noé, Refn… Et seraient la preuve du manque d’inspiration du débutant. Pourtant, voici une belle liste de metteurs en scène ayant maintes fois façonné des réalités alternatives, poétiques et/ou inquiétantes, ce qui semble être le projet tout entier de Lost River. Filmé – et ce n’est pas un hasard – à Détroit, le long-métrage raconte les derniers instants d’une ville qui se meurt et les illustre avec la candeur d’un conte où le macabre et la lumière coexistent en se nourrissant l’un de l’autre. D’où un jeu constant sur des tons chauds et vibrants qui menacent d’être avalés par les ténèbres, que la photographie de Benoît Debie (Calvaire, Enter the Void, Spring Breakers) met magnifiquement en valeur dans ce récit initiatique qualifiable de Goonies arty.

Si le projet est plastiquement viable, il est en revanche plus fragile narrativement. Objet essentiellement visuel, Lost River n’est pas un film bavard, ni très disert en matière de péripéties. Préférant distordre le temps et suspendre ses séquences dans une apesanteur apathique plutôt que de dérouler une dramaturgie précise et rythmée, Gosling s’aliène forcément les allergiques aux narrations ouatées et cotonneuses, qui cachent souvent un vide thématique maquillé à grands coups de bokeh aguicheur. Seulement ici, le vide fait partie du propos (le vide d’une ville abandonnée, le vide d’existence délaissées ou partant à la dérive), et surtout de l’univers de Gosling. Car malgré les emprunts aux glorieux aînés, univers il y a, et il n’est pas de prime abord visuel, mais plutôt sonore. Rappelons en effet que le comédien est également chanteur/compositeur de l’excellent groupe Dead Man’s Bones, dont le premier et pour le moment unique album se révélait imprégné d’une sensibilité très « southern gothic », à mi-chemin entre rock des bayous, crooner vaudou et comptines innocentes et romantiques. Un disque aux tonalités très particulières et que l’on retrouve transposées à l’écran dans Lost River, d’autant que ce dernier est en fait l’adaptation d’une des chansons de l’album, la très belle Buried in Water. Difficile, donc, de reprocher à Gosling une quelconque vacuité dans son projet artistique, qui reste à la fois d’une cohérence inattaquable et d’une sensibilité à la fois romantique et fantastique dont on peut difficilement nier la sincérité. Reste à voir si le comédien désormais réalisateur saura à l’avenir enrichir son univers atypique de personnages plus consistants (beaucoup peinent ici à exister au-delà de leur fonction narrative) et à marier l’intimisme de son approche avec une structure mieux équilibrée entre ambiance et narration. Mais au contraire de ce qu’évoquaient les terribles échos cannois de l’année dernière, voici un début encourageant.

 

Laurent Duroche