L'envers de mai 68
12/03/2015

L'envers de mai 68

La Femme bourreau

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Amateurs de films rares, précipitez-vous : une toute petite sortie ressuscite des bobines restées dans les boîtes pendant près de 50 ans, et montrant ce que pouvaient fricoter les pionniers du fantastique hexagonal au moment même où les pavés volaient dans la rue.

Voici un véritable voyage dans le temps, qui nous replonge dans un monde désormais un peu oublié, celui de l’underground français des années 1960. Devenu plus tard documentariste, plasticien ou producteur d’émissions culturelles, Jean-Denis Bonan était une des figures-clés de ce milieu. Par exemple, il a été un temps lié à Jean Rollin : ce dernier a chapeauté la production de ses courts, Bonan a réciproquement signé le montage du Viol du vampire, et les deux hommes ont eu de nombreux acteurs en commun. Et quand nous parlons d’underground, ce n’est pas un vain mot. La Femme Bourreau, unique long-métrage cinéma de l’ami Jean-Denis, tourné façon guérilla avec les caméras d’un groupe militant qui servaient parallèlement à filmer les émeutes de mai 68 (!), était resté inédit jusqu’à ce jour. La postproduction avait en effet été laissée en plan, la chose ayant échoué à intéresser les distributeurs puisqu’évoquant à la fois le cinéma expérimental, l’érotisme, le polar ou l’horreur, sans rentrer tout à fait dans aucune de ces étroites catégories. Quant au court Tristesse des anthropophages, réalisé l’année précédente et présenté ici en avant-programme, il avait bel et bien été totalement interdit d’exploitation et d’exportation par la censure. Il faut dire que le sujet n’est pas piqué des ténias : Bonan critique les débuts de la restauration rapide en imaginant un self-service où l’on sert des excréments humains ! S’ensuit un flash-back mêlant résurrections, procès moyenâgeux et chansons paillardes, au fil d’une énorme farce hilarante et irrévérencieuse.


L’intrigue de La Femme Bourreau est, si l’on veut, plus simple. Des années après l’exécution d’une tueuse en série qui s’attaquait aux prostituées, des meurtres similaires se produisent à nouveau, tandis qu’un jeune fonctionnaire de la Justice semble dériver vers la paranoïa… Or, cette trame est comme « objectivée » par des commentaires off ayant la froideur d’un rapport de police, qui sont les seuls à faire avancer l’action. L’essentiel est donc ailleurs, dans une poésie du collage tous azimuts. Au niveau du son, c’est un mix entre voix, ambiances urbaines et free-jazz bruyant. Quant au montage image, il juxtapose brutalement des vues d’un Paris disparu, sublimées par des cadrages tourmentés. On aperçoit ainsi la prison pour femmes de la Roquette, fermée peu après, ou encore l’ancien quartier de Belleville, alors en pleine démolition. Cela éclate notamment lors d’une longue poursuite, qui nous projette comme pour la dernière fois dans une capitale noirâtre et ouverte au surnaturel, où semble encore planer l’ombre de Fantômas et de Belphégor. Les candidats au voyage doivent cependant se presser, car le film est sorti cette semaine au cinéma L’Entrepôt à Paris, avant une poignée de séances-événements en province puis une édition en DVD annoncée pour dans quelques mois.

 

Gilles Esposito

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