Entre cheval et loup
06/03/2015

Entre cheval et loup

Horsehead

3

Allant plaisamment à contre-courant de l’horreur française à petit budget, cette tentative s’avère hélas à la fois trop narrative et pas assez, en renonçant à s’engager complètement dans les scènes oniriques qui constituent pourtant sa substance.

Tourné en anglais avec des moyens réduits, le premier long-métrage de Romain Basset se distingue assez radicalement dans le monde des bandes horrifiques semi-amateur, trop souvent orientées vers la parodie et le gore qui tache. Loin des explosions de têtes de zombies, ce Horsehead (aussi connu sous l’appellation de Fièvre) nous ramène aux délices du gothique traditionnel, comme l’atteste la présence de Catriona MacColl. L’ancienne égérie de Lucio Fulci (dans la triplette magique FrayeursL'Au-delàLa Maison près du Cimetière) joue ici une dame autoritaire régnant sur le manoir familial, flanquée d’un vieux serviteur (Vernon Dobtcheff) et d’un mari falot (Murray Head - hé oui, la voix haut perchée de Say It Ain’t So, Joe). A l’occasion du décès de l’aïeule, c’est là que doit revenir la fille de la maison (Lilly-Fleur Pointeaux, que les plus jeunes ou les plus pervers d’entre vous avaient repérée dans la sitcom ado Nos années pension), depuis longtemps à couteaux tirés avec sa mère et poursuivie par d’étranges cauchemars où intervient la tête de cheval du titre. Situation classique, mais les options du personnage le sont déjà moins : suivant les enseignements d’un prof de psycho controversé, notre petite héroïne est adepte d’une méthode consistant à explorer les rêves dans un état semi-conscient, et à y mener ainsi une sorte d’enquête remontant vers un traumatisme originel… Illustrée strictement au premier degré, l’idée confère au film un certain capital sympathie, qu’il parviendra à conserver jusqu’au bout mais qui sera quand même pas mal écorné entretemps.


Dans un avis négatif paru dans notre compte-rendu du dernier Festival de Cannes (Mad Movies n° 276), le toujours vigilant Jean-Baptiste Herment épinglait notamment l’alternance métronomique entre cauchemars et scènes situées dans le réel. Pour être plus précis, disons que les rapports de force instaurés entre les protagonistes du présent, sur lesquels on aurait aimé en fin de compte en savoir plus, s’effacent au profit de moments oniriques plus ou moins arbitraires. Le réalisateur nous l’a d’ailleurs confirmé de vive voix : il a voulu faire un film « symboliste ». Libre à lui, mais on peut aussi avoir envie de baisser les bras devant toutes ces clés psychanalytiques qui pèsent des tonnes, au propre comme au figuré. Surtout, malgré une photographie travaillée et des effets spéciaux valables, cette démarche aboutit à une série de vignettes trop fugaces pour donner leur pleine puissance. Des passages qui auraient pu être très dérangeants (une étreinte incestueuse impromptue, un accouchement/avortement à l’aide d’aiguilles à tricoter) sont ainsi stoppés net avant de pouvoir s’imprimer vraiment dans la tête du spectateur, et d’atteindre par-là l’accumulation de chocs réclamés par une œuvre totalement sensorielle. Gageons que Basset fera mieux quand il ne reculera plus devant la durée nécessaire au déploiement de ses visions.

 

Gilles Esposito