Magie Shakespearienne
23/02/2015

Magie Shakespearienne

Cendrillon

8

Renouveler l'un des contes de fées les moins captivants (pour rester poli) du catalogue Disney était loin d'être un pari gagné d'avance. C'était sans compter sur le goût pour le lyrisme cher à Kenneth Branagh...

Autant être honnête, aller se tartiner une nouvelle version de Cendrillon n'avait rien de très stimulant. D'abord parce qu'il est bien difficile de se passionner pour un tel conte si l'on n'est pas soi-même une petite fille, ensuite parce que Kenneth Branagh semblait avoir définitivement troqué son amour du baroque pour l'exécution paresseuse de commandes formatées, que ce soit pour Marvel (Thor) ou pour une franchise d'espionnage ayant connu des jours meilleurs (The Ryan Initiative). Il y avait donc tout lieu de croire que Cendrillon enfonce encore un peu plus le réalisateur dans sa nouvelle carrière de fonctionnaire hollywoodien. Mais Disney avait su faire preuve d'une certaine audace avec Le monde fantastique d’Oz, Maléfique et Into the Woods : Promenons-nous dans les bois, audace qu'on retrouve ici dans le sens où le studio semble avoir laissé les coudées franches à Branagh en termes de mise en scène et de caractérisation des personnages.

Pas question de révolutionner l'histoire telle qu'on la connaît, mais il importe ici de rallier le spectateur à la cause de l'héroïne afin qu'il s'attache à elle et puisse suivre ses mésaventures sans les trouver trop mièvres. Le premier acte du film s'emploie donc à dresser un portrait souvent très émouvant de la jeune fille (Lily James, découverte dans Downton Abbey, est parfaite) et de ses relations avec ses parents, avant qu'elle ne soit frappée par le destin et martyrisée par sa famille d'adoption, triste sort dépeint avec une justesse plus proche de Dickens que de Disney. La suite de l'intrigue étant plus prévisible, Branagh choisit alors de ressusciter la vitalité et la splendeur visuelle qui firent de ses adaptations de Shakespeare des classiques du genre et va même plus loin : on pense certes à Hamlet et à Beaucoup de bruit pour rien (la superbe musique de Patrick Doyle est au diapason), mais aussi à Luchino Visconti, Michael Powell et Emeric Pressburger, Jean Renoir, Max Ophüls et Joe Wright, tant le soin maniaque apporté aux décors et aux costumes est mis en valeur par une réalisation qui tient à la fois du théâtre à ciel ouvert et du ballet chorégraphié. Cette générosité plastique assez rare dans le cinéma moderne, qui de plus est délivrée avec une fluidité et une aisance excluant toute forme d'esbrouffe ou d'artifice, emporte l'adhésion et permet d'avaler sans trop déglutir les impératifs les plus enfantins du conte, dont les aspects magiques sont par ailleurs plutôt bien servis par des effets spéciaux qui arrivent à garder un côté old school, voire artisanal, alors qu'ils dont appel à la technologie. Contre toute attention, Cendrillon sonne donc l'heure de la résurrection pour Kenneth Branagh. On ne saurait dire à quel point le plaisir est grand de voir ce cinéaste qu'on a tant aimé être à nouveau touché par la grâce.

Cédric Delelée