La boue et le sang
09/02/2015

La boue et le sang

Il est difficile d'être un dieu

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Il faut vraiment goûter le grotesque slave pour pouvoir supporter cette transposition de trois plombes d’un classique de la SF, dont la véritable adaptation reste encore à faire.

Comme vous le savez sans doute, Il est difficile d’être un dieu est d’abord un des plus célèbres romans de science-fiction soviétiques, écrit en 1964 par les frères Arcadi & Boris Strougatski, également auteurs d’un Stalker adapté quant à lui par Andrei Tarkovsky. C’est dire si les amateurs étaient curieux de cette nouvelle version cinématographique, après l’échec du Un dieu rebelle/Hard to Be a God de Peter Fleischmann (1989), improbable pièce-montée cosmopolite qui tirait l’intrigue vers une aventure épique hors de propos. Pour autant, le film du vétéran Alexeï Guerman (décédé peu avant de pouvoir achever un long-métrage bouclé par sa veuve et son fils) est-il vraiment plus pertinent que son prédécesseur ? D’accord, le scénario reprend l’essentiel des épisodes du bouquin (opportunément réédité ces jours-ci en Folio SF), bien qu’ils n’apparaissent pas forcément dans le même ordre. On retrouve ainsi des Terriens du futur envoyés en mission secrète sur une planète semblable à la nôtre, mais plongée dans un obscurantisme médiéval encore aggravé par la montée d’une tyrannie visant à exterminer les hommes de culture de savoir. Le sens de la parabole semble toutefois diverger des intentions du livre, qui s’apparentaient à une sorte de jeu d’échecs au pessimisme profondément russe. Chez les Strougatski, un des « observateurs », caché sous l’identité de l’aristocrate Don Roumata, se livrait en effet à une fine partie diplomatique afin de secourir quelques érudits menacés de mort. Mais au prix de grands déchirements intérieurs, il se retenait de bouleverser le cours de l’Histoire, sachant que, vu le niveau de développement de la planète, un totalitarisme allait nécessairement en chasser un autre.


Difficile de repérer de tels dilemmes dans une version 2013 déroulant un récit trop touffu qui paraîtra ténébreux même à ceux qui viennent de relire le bouquin, et distillant par-là un ennui compact. En fait, on a l’impression qu’ici, Roumata a complètement sombré dans un monde barbare où, entre deux cuites, des seigneurs frustes torturent joyeusement leurs serfs. Et de la même manière, même s’il entendait probablement épingler le régime Poutine (tout comme, sous couvert d’antifascisme, c’était le système soviétique qui était véritablement ciblé par les frères Strougatski, dont les romans suivants circuleront d’ailleurs sous le manteau), Guerman s’est aussi égaré sur la planète Arkanar. Pendant trois longues heures d’images au noir & blanc contrasté, il accumule non sans complaisance des décors boueux et crasseux, où il déploie des travellings sinueux dont les perspectives sont perpétuellement bouchées par des faciès édentés et autres objets délabrés qui se pressent aux avant-plans. L’expérience visuelle pourra donc paraître fascinante à certains, mais en ce qui nous concerne, nous avons trouvé très pénible cette plongée dans un univers comptant parmi les plus abjects jamais vus sur un écran.

 

Gilles Esposito