Vampire voilée
13/01/2015

Vampire voilée

A Girl Walks Home Alone at Night

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Après avoir fait forte impression auprès de la critique et des festivals, A Girl Walks Home Alone at Night débarque dans nos salles. L’occasion de constater à quel point il faut se méfier du buzz quand il est trop enthousiaste…

A Girl Walks Home Alone at Night présente toutes les caractéristiques du film d’art et essai apte à écumer les festivals et à séduire la critique : il est réalisé par une femme, celle-ci est iranienne, elle l’a tourné en noir et blanc et, histoire de faire genre, les références aux comics (notamment à Frank Miller) et au western italien abondent, le tout noyé dans une histoire de vampire qui n’a d’unité que dans son traitement esthétique. Il faut pourtant raison garder, puisqu’Ana Lily Amirpour est en réalité une cinéaste américaine qui n’a jamais mis les pieds dans son pays d’origine, qu’elle a planté sa caméra dans une ville désertique de Californie où elle prétend avoir découvert un charnier qu’on voit tel quel à l’écran (des cadavres empilés dans le désert américain, on y croit moyen) et que l’intrigue n’est finalement que prétexte à un discours féministe qui s’en prend à certains des aspects les plus intégristes de la religion musulmane. L’intention est louable, tant on sait que les droits des femmes sont bafoués en Iran comme dans d’autres pays du Moyen-Orient, mais la méthode est plus discutable.

L’histoire se passe à Bad City, un endroit lugubre dont le décor évoque à la fois un village arabe traditionnel et la ville industrielle de Tulsa dans Rusty James, parallèle d’autant plus marqué que la photographie rappelle beaucoup celle de Stephen H. Burum dans le film de Francis Ford Coppola. Plusieurs personnages nous sont présentés : Arash, un jeune rebelle qui rêve de quitter Bad City pour embrasser d’autres horizons, Hossein, son père mourant et camé jusqu’à l’os et Saeed, un dealer qui arbore le mot « sexe » tatoué sur la gorge, s’empare de la voiture de sport d’Arash pour rembourser les dettes de son paternel et se divertit en violant régulièrement la prostituée locale. Malheureusement pour lui, cet être abject va croiser la route d’une jeune femme en tchador qu’il croit être une potentielle victime de sa concupiscence mais qui n’est autre qu’une vampire sans pitié. Ou presque, puisqu’elle se montre très gentille avec un innocent jeune garçon et succombe au charme d’Arash, le seul mâle du coin qui, par souci du code d’honneur que lui a enseigné sa religion, respecte la gent féminine. Le film se garde donc bien d’emprunter des raccourcis faciles (ou de faire des amalgames, comme on dit aujourd’hui), faisant d’Arash et de sa vampirette un poil gothique (Sheila Vand, vue dans Argo) le couple d’une romance impossible plus proche d’Aux frontières de l'aube que de Twilight. L’intrigue pourrait donc être séduisante si la réalisatrice ne s’appliquait pas autant à faire de la belle image et à placer une bande-son hipster plutôt que de s’intéresser à ses personnages, ceux-ci se résumant en fin de compte à des symboles errant dans une métaphore politico-religieuse qui se prend tellement au sérieux et qui prend tellement son temps (on se croirait chez Jean Rollin) qu’elle en devient plombante, malgré quelques accès de bizarrerie que n’aurait pas renié David Lynch (la vampire fait du skateboard). En somme, A Girl Walks Home Alone at Night s’impose comme l’exemple type du long-métrage raté parce qu’adapté d’un court qui aurait mieux fait de le rester et du produit arty dans l’acception la plus snob du terme.

Cédric Delelée