On nous avait promis une escalade à la fin de Batman Begins, la voici, sous la forme d'un crescendo constant, entremêlant les destins des différents personnages de Gotham, broyant certains et consacrant l'image du Dark knight comme une nécessité.
Ainsi dès le départ me voilà en terrain que j'aime bien: Les personnages sont bien réintroduits, les interactions font réelles, on est dans un vrai polar urbain. Flics, procureurs, juges, tout nous est montré des arcanes officiels de Gotham, du jeu politique à la corruption en passant par les débats sur la chauve souris. Puis l'attention vire lentement de Batman à Dent puis l'attention se porte sur Dent, qui nous montre l'espace de quelques scènes de quel bois il est fait. Wayne s'efface au profit d'un Batman confiant qui n'hésite pas à assumer son rôle. La touche déviante apportée par le joker ajoute donc un plus malsain à un univers cohérent et familier.
Puis tout se disloque, le système se dérègle. Le Joker fait son show et prend en otage le film. Dès lors, il est en avance sur tout le monde et personne ne sait ce qui peut arriver. Au plan plan des première scènes d'action (fort sympathiques au demeurant) succède une véritable machinerie qui fait que le film ne cesse de s'emballer.
Heath Ledger est un joker formidable, porteur de chaos et d'anarchie, bouleversant les idées, affabulateur et bourré de tics, il est tout ce qu'on ne peut pas comprendre, une force supérieure qui fait peur (autant à la pègre qu'aux flics) et qui n'a aucune limite et qui tire le film vers l'incertitude (jusqu'au final déstabilisant et génial). Peut-être le meilleur archétype de ce terroriste objet de toutes les craintes depuis le 11 septembre 2001.
Ce qui rend Batman aussi fascinant c'est son réservoir à badguy qui hantent les couloirs d'Arkham. Burton s'il n'oubliait pas leur background les considérait pour eux-même et leur originalité, Nolan se les représente comme la manifestation des rejetons maudits engendrés par les failles de Gotham (l'enfant traumatisé par le meurtre, l'homme qui ne supporte pas l'injustice, l'homme d'esprit brimé par le prima de la force) . Le Joker n'est rien de tout ça, il est juste timbré.
Si le Joker est la figure qui contrôle Dark Knight, Harvey Dent est sans doute le coeur du film et Aaron Eckhart n'y est pas non plus pour rien. Le chevalier blanc, présenté comme le nouvel espoir de Gotham aurait pu être Batman s'il n'avait pas décidé de s'exposer et de mener sa bataille sur le front du droit. Il est sympathique, sincère, a le sens du sacrifice
ce qu'il ressent pour Rachel est réel, ce qui évite de le faire passer pour le mauvais rival. C'est même un personnage plus humain que Wayne.
On en arrive alors à la question qui fait écho au premier volet: Si l'homme peut changer les choses, ou est la place du symbole? Batman, non content d'être has been, devient l'instigateur de la menace anarchique qui pourrit la ville. Dès lors, Wayne s'accroche à Dent et il disparait quasiment.
Ce n'est que sous la forme de Batman qu'il viendra au final récupérer toute la merde, sauvant la face et écopant du rôle de bouc émissaire. Le destin tragique d'Harvey Dent est habilement mis en place, et dégage du même coup le seul personnage réellement insupportable, car trop amorphe: Rachel Dawes.
De l'imminence de la crise à l'apparition de Two face, alors que tout semblait s'arranger, le film opère un revirement désespéré orchestré par le Joker (ben tiens). On connaît la suite et c'est d'autant plus prenant. La tragédie d'Harvey Dent est abordé sur un terrain totalement différent de celui de la série animée, mais qui est tout aussi prenant. La douleur est muette, étouffée et quand la folie surgit comme venue de nulle part, on la prend pour ce qu'elle est. Il n'y'a pas d'autre justification que celle d'un homme qui a tout perdu et qui se rend compte que ce en quoi il croyait était faux. Dès lors il s'accroche à la seule chose tangible qu'il connaît. A mon avis, c'est une fausse fin pour Two-Face qui a encore beaucoup à livrer.. D'ailleurs chapeau bas pour le maquillage qui fait beaucoup moins cartoon que j'aurais pensé, juste le bon compromis entre l'idée qu'on se fait de Two-Face et une intégration réussie à l'univers de Nolan (pareil pour le maquillage de Joker).
Alors oui Batman est nécessaire à Gotham, il est le "héros" qu'elle mérite. Faisons abstraction des phrases toutes faites (bien qu'en contexte elles prennent tout leur sens), et contentons nous de saluer un film dont le scénario gère incroyablement bien tous ces personnages et s'en sert de pivot pour alimenter l'action. En réaction à l'anarchie du Joker, tout n'est qu'un enchaînement fluide, astucieux et irrémédiable (
exception faite du twist moyen avec Gordon). Nolan a corrigé la plupart des défauts du premier (surexplication, manque de constance narrative et un peu trop d'abstractions, pas assez de Gordon). Ce n'est toujours pas un cinéaste de l'action mais il montre qu'il a fait de réels progrès.
Le plus grand défaut de Dark Knight est de vouloir trop en faire (

) . Il y'a aussi ces réparties qui font pas toujours mouche, un peu puériles au sein d'un tel contexte et puis le fait d'avoir rendu Maggie Gylenhaal aussi insipide et amorphe.
Sa plus grande qualité est d'être le Batman que j'ai toujours voulu voir.