"Est ce qu'on peut supporter d'écouter ça ? Est ce que les gens ne se suicideront pas après ?" Question de Gustav Mahler à son ami et élève Bruno Walter
La vie de Mahler se barrait déja en couille à l'époque de la 8è symphonie mais justement sa symphonie est au delà de ça. Si elle a des moments d'angoisse, on reste dans l'affirmation de la vie et de la rédemption à travers l'idéal féminin
1 Mais après rien ne va plus.
Mahler voit sa fille ainée mourir d'une maladie. On lui diagnostique un problème cardiaque qui le coupe de son activité favorite (les ballades en pleine montagne au cœur de la nature) et qui lui annonce une mort prochaine. Bref pas glop.
Et au cas où ce ne serait pas suffisant, Mahler a composé 8 symphonies, ce qui implique, si vous êtes plus doués en maths qu'Astuce Mario, que la suivante c'est la 9è. Or il y a une grosse superstition dans la musique qui est qu'on ne peut pas atteindre la 9è. Pourquoi ? Et bien parce que Beethoven a brisé nombre de règles avec sa 9è symphonie et qu'il est mort juste après, pour en payer le prix. Oui ça sonne zarb comme superstition mais Mahler était pas le seul atteint. Bruckner a eu exactement le même problème (et il est mort après celle qui porte le numéro 9

). Du coup Mahler refusera de numéroter cette symphonie et la baptisera Das Lied von der Erde (le chant de la terre) mais c'est vraiment pour tromper le sort (et il mourra peu après avoir composé celle qui porte le titre 9è symphonie !).
"L'une des choses les plus tristes lorsque l'on doit quitter ce monde, c'est de se dire qu'on ne pourra plus jamais écouter le Das Lied von der Erde."Jascha Horenstein, peu avant sa mort.
Comme c'est un peu casse couille à écrire, on va l'appeller DLVDE pour faire plus court. Alors le DLVDE c'est quoi ? Et bien DLVDE c'est une collection de 6 chansons (3 pour un tenor, 3 pour une soprano) adapté de poèmes chinois dans lesquels Mahler trouvait une résonnance assez particulière à l'état d'esprit dans lequel il se trouvait. La pièce de resistance étant la derniere chanson, Der Abschied (l'adieu) qui dure une demie heure à elle toute seule, soit la moitié de la symphonie. C'est vraiment un tour de force, c'est pas tant un truc morbide et mélancolique à en crever qu'un adieu solennel à tout ce qui est beau dans le monde. Y a une sorte de sérénité et de paix que trouve le morceau dans ses derniers instants qui fout la chair de poule.
Adieu monde tichoux...The sun departs behind the mountains.
In all the valleys, evening descends
with its cooling shadows.
O look! Like a silver boat,
the moon floats on the blue sky-lake above.
I feel the fine wind wafting
behind the dark spruce.
The brook sings loudly through the darkness.
The flowers stand out palely in the twilight.
The earth breathes, full of peace and sleep,
and all yearning wishes to dream now.
Weary men go home,
to learn in sleep
forgotten happiness and youth.
The birds crouch silently in their branches.
The world is asleep!
It blows coolly in the shadows of my spruce.
I stand here and wait for my friend;
I wait to bid him a last farewell.
I yearn, my friend, at your side
to enjoy the beauty of this evening.
Where do you tarry? You leave me alone for so long!
I wander up and down with my lute,
on paths swelling with soft grass.
O beauty! O eternal love - eternal, love-intoxicated world!
He dismounted and handed him the drink
of parting. He asked him where
he would go, and also why it must be.
He spoke, his voice was choked: My friend,
on this earth, fortune has not been kind to me!
Where do I go? I will go, wander in the mountains.
I seek peace for my lonely heart.
I wander to find my homeland, my home.
I will never stray to foreign lands.
Quiet is my heart, waiting for its hour!
The dear earth everywhere
blooms in spring and grows green
afresh! Everywhere and eternally,
distant places have blue skies!
Eternally... eternally...(le dernier paragraphe est absent du poème original, Mahler l'a rajouté)Le DLVDE ne sera jamais joué du vivant de Mahler. Bruno Walter en dirigera la première.
ce coup ci je prends les devants: les enregistrements !
les modernes en DDD qui tapent Et bien là... Comment dire... Déjà j'en ai pas écouté tant que ça des "modernes" mais je crains qu'il n'y ait pas tant que ça d'exceptionnels. Y a le Bertini qui est très bien mais qui n'est pas dispo hors du box de l'intégrale
2 mais j'en vois sur Amazon d'occaz pour des clopinettes (Live, EMI). GIuseppe Sinopoli a bien reussi son coup aussi mais à tous les coups ça doit pas être dispo hors du box de son intégrale (DG). Maazel s'en tire pas trop mal (RCA). J'ai pas écouté Boulez mais il paraît que c'est pas la joie.
Les grands enregistrés y a un peu plus longtemps mais qui sonnent très bien quand même. Alors là par contre y a du monde. Déjà y a deux soprano hyper célébrées qui sont assez identifiées avec le DLVDE. La première c'est Janet baker qui l'a enregistré pour Haitink (Philips, réédité je ne sais pas combien de fois avec divers choses en bonus) et encore mieux pour Kubelik (Live, Audite). La seconde c'est Christa Ludwig qui l'a enregistré pour Klemperer (EMI, sublime), pour Karajan (DG), pour Kleiber (Live, mono et je sais plus l'éditeur), pour Bernstein (DG, Live).
Sinon Giulini s'y est collé deux fois, une fois en studio avec le BPO (DG) et une fois live avec le VPO (je sais plus l'éditeur), je ne connais pas la version live mais celle avec le BPO est vachement tichoux (et il était à moins d'un an de sa mort lors de ces enregistrements si je ne me trompe pas). Reste une interprétation d'Eugene Jochum, son seul enregistrement de Mahler et avec des solistes moins côtés, qui est absolument remarquable (DG) et une autre particulièrement profonde de Jascha Horenstein, pour une fois en studio et sans personne pour éternuer près du micro même si le son est quand même imparfait (et devinez quoi : Horenstein était atteint d'une maladie mortelle et allait mourir moins d'un an après l'enregistrement).
Historique L'enregistrement de 1952 par Bruno Walter avec Kathleen Ferrier. Ce texte va prendre une allure résolument morbide puisque lorsque Ferrier a enregistré ce disque, elle était en phase finale d'un cancer des os et donc que le texte a pour elle une resonnance un peu particulière (je mentirais en disant que c'est évident à l'écoute et personnellement je préfère le Jochum, le Horenstein, le Kubelik/Baker ou le Klemperer/Ludwig. N'empèche c'est quand même très bien et j'ai rarement, si jamais, entendu un enregistrement de 1952 avec un aussi bon son).
Curiosité Le DVLDE a été réarrangé par nul autre que Schoenberg dans une version résolument plus moderne. C'est un genre quoi. Si vous l'avez écouté 250 fois et que vous voulez une approche résolument différente du truc...
Il faut savoir q'il y a également des enregistrements qui remplacent la soprano par un baryton mais personnellement j'aime beaucoup moins (et je n'ai aucune idée de la validité de la démarche). Néanmoins Bernstein a enregistré à la fin des années 60 une version assez sympatichoux
Bon c'est déprimant, je retourne me mater
Mon Voisin Totoro moi !
1/Mahler a consulté Freud, une fois, et si ce qu'ils se sont dit est assez peu documenté, Freud a quand même décelé un gros problème vis à vis de la figure de la femme en général et de la mère en particulier.
2/Le Box de l'intégrale Mahler de Bertini est une bonne idée si vous cherchez une intégrale pas trop cher. le son est bon, c'est plutôt bien fait et le fait que ce soit un chef inconnu qui dirige un orchestre pas réputé empêche ce box d'atteindre les sommes astronomiques des intégrales Bernstein ou Kubelik. Ca doit se trouver d'occase à un prix qui rencontrerait l'approbation de Dirty Flitchy.