
Un groupe d'élite, formé dès l'enfance à faire face, part des confins d'une terre féroce, saignée de rafales, pour aller chercher l'origine du vent. Ils sont vingt-trois, un bloc, un nœud de courage : la Horde. Ils sont pilier, ailier, traceur, aéromaître et géomaître, feuleuse et sourcière, troubadour et scribe. Ils traversent leur monde debout, à pied, en quête d'un Extrême-Amont qui fuit devant eux comme un horizon fou. Expérience de lecture unique, La Horde du Contrevent est un livre-univers qui fond d'un même feu l'aventure et la poésie des parcours, le combat nu et la quête d'un sens profond du vivant qui unirait le mouvement et le lien. Chaque mot résonne, claque, fuse : Alain Damasio joue de sa plume comme d'un pinceau, d'une caméra ou d'une arme... Chef-d'œuvre porté par un bouche-à-oreille rare, le roman a été logiquement récompensé par le Grand Prix de l'Imaginaire.
Autant dire que le "pitch" a de quoi allécher l'amateur de SF ou encore de fantasy ! Après 150 pages lues (à vue de pif, car la numérotation est faite à rebrousse-pages), je dois dire qu'il ne déçoit pas : l'Univers dépeint est une merveille de détails jamais gratuits, de foisonnances nécessaires qui renforcent la cohérence et la cohésion du récit. On suit la 34ème Horde, composée de 23 personnes, sur un monde qui se résume à une bande de terre de 5000 kilomètres de large et bordée de miroirs de glace infranchissables, et qui part de l'Extrême Aval pour remonter jusqu'à l'Extrême Amont, la source du Vent, la vérité qui anime leur quête à tous. Un Extrême Amont qu'aucune des 33 premières Hordes n'a jamais atteint.
Le plus extraordinaire est la langue : Alain Damasio manie le style et la syntaxe de la langue française avec une élégance et une classe folle, mêlant en un style très personnel des termes que l'on n'emploie plus, un jargon technique à l'archaïsme jubilatoire, et tout une batterie de néologismes riches et imagés qui, au lieu de compliquer la lecture, la rendent d'autant plus limpide qu'ils sont nécessaires à ce monde où tous nos repères explosent. Nos personnages y croisent les "Glyphes", les "Chrones", ainsi que les animaux du temps, le "depuis", le "lorsque", le "donc". Ils y affrontent les bourrasques, les fronvents, le grain, la contrevague, le blaast, le vortex, les turbules, les salves, les rafales, la stase, et bien d'autres manifestations du Vent. Inutile d'en rajouter pour constater que nous sommes dans un monde qui s'est crée ses propres règles, bien loin de nos conceptions.
La narration alterne une dizaine de personnages de la Horde, et chaque paragraphe débute par un sigle (généralement des signes de ponctuation) qui les désigne ainsi que leur fonction. On doit d'ailleurs souvent se référer à la liste des sigles-personnages, tout du moins au début et le temps de les adopter. Mais cela participe à un "tout-Univers", tel qu'est voulu ce livre. Ils sont rares ces livres qui transportent, qui dépaysent, qui nous donnent à croire que nous vivons aux côtés des êtres que nous lisons. Un livre précieux pour le métro parisien, en attendant sa chute, qui, je cite, "est évidente et belle, et remue comme la fin d'une nouvelle". Au vu de la qualité de ce qui la précède, on peut parier qu'on tient là un chef-d'oeuvre du genre.

