
Confinés dans une base militaire souterraine, une poignée de survivants tâchent de perdurer et d'arracher chaque jour à l'enfer une journée d'existence supplémentaire...Sarah, une scientifique, essaie de découvrir un remède à la contamination, tandis que son collègue Logan, surnommé "Frankenstein" en raison des expériences contre-nature auxquelles il se livre , cherche à domestiquer les zombis…Mais le véritable danger, comme toujours chez Roméro , ne rôde pas pourrissant et gémissant aux abords de la base, il se niche dans le corps de ceux dont le cœur bat encore… L’ennemi, c’est d’abord le vivant : le psychotique Capitaine Rhodes, dont l'humanité s'étiole peu à peu, tyrannisant les scientifiques et surtout Sarah, qui seule lui tient tête et conteste sa virile autorité ; Miguel, le soldat dépressif qui, haïssant les vivants et sombrant dans le mysticisme, va embrasser la cause des morts ; Logan, archétype du savant fou, figure paternelle, presque divine, des cadavres disloqués peuplant son laboratoire.

Rhodes émet une objection amicale
Si Dawn of the Dead est considéré comme un virulent pamphlet dénonçant les outrances du consumérisme, Day of the Dead livre lui une charge antimilitariste efficace quoique rudimentaire ; même si aucun protagoniste du film n’est exempt de défaut (John est veule par moment, Sarah trop opiniâtre, et le radio alcoolo), les soldats peuvent se prévaloir d’être les personnages les plus antipathiques du groupe : misogynes, graveleux, racistes, brutaux, décérébrés et insensibles, ce sont des animaux mus par les plus viles passions, que seule semble pouvoir canaliser l’autorité de leur chef . Le trait est un peu épais, et la satire évince les subtilités psychologiques, même si Rhodes semble par moment manifester une sorte d’affection paternaliste à l’égard de ses hommes…Boyle reprendra d’ailleurs pour son film le motif du pouvoir militaire sombrant inéluctablement dans le totalitarisme (on notera aussi, en hommage au film de Romero, la présence d’un infecté entravé, dont l’évasion sera également cause de la mort du chef de l’escouade).

D’un film à l’autre, les lieux de claustration changent mais les effets délétères d’une promiscuité prolongée restent les mêmes : la trilogie de Romero est avant tout une réflexion sur le corps social et sur le principe de civilisation . Chacun, comme il est dit dans le film, a sa propre idée sur ce qu’il faut recueillir de la vie ; dès lors toute coexistence est source de conflit… A ce titre, un pessimisme évident affleure au cours de ces trois films : l’être humain, semble nous dire Romero, est incapable de vivre pacifiquement avec son prochain, il lui faut l’écraser, le subvertir, le dominer. Dès lors, l’homme ne semble pas moins monstrueux que le zombi…Lorsque les militaires raillent Logan qui prétend pouvoir éduquer les zombis, ils ne réalisent pas qu’il est tout aussi absurde de vouloir civiliser l’homme...Quelle solution nous reste-il, quand le sommeil même nous refuse son asile (les trois séances oniriques qui scandent le film sont d'ailleurs des plus efficaces ) ? Sans doute celle donnée par John : foutre le camp, zombis ou non, et trouver une île où passer au soleil le reste de ses jours. Hier Robinson rêvait de civilisation, aujourd’hui l’homme civilisé aspire à de solitaires robinsonnades… Le dénouement est plutôt heureux, les personnages parvenant à gagner leur paradis insulaire. Les protagonistes de l’Armée des Morts de Snyder tâcheront eux aussi d'accéder à pareille utopie, mais l’île en question se montrera bien moins hospitalière (une meilleure fin à mon humble avis, plus proche de celle, radicale et nihiliste, de la Nuit des Morts-Vivants…)
Un des éléments majeurs du film, annonciateur de Land of the Dead (on ne pourra au moins pas reprocher à Romero son manque de cohérence dans la mythologie zombiesque qu’il élabore), c’est la capacité d’apprentissage que semblent développer les zombis à mesure que s’étend la contagion. Bub, le meilleur élève de Logan, incarne à l’écran cette évolution. Ce personnage est sans doute, avec John, celui qui manifeste le plus d’humanité au cours du film, à l’image de cette scène poignante où il découvre le cadavre de son « père »…Howard Sherman, l’interprète de Bub, livre d’ailleurs une prestation ahurissante, empruntant à la fois au primate et au bébé sans jamais sombrer dans le grotesque...

Romero préfère les zombis à ses congénères, et le métrage est une ode à la décomposition et aux chairs putrescentes, un véritable défilé de cadavres bigarrés…Savini a fait un travail remarquable qui fera date dans l’histoire des effets spéciaux. Le film est, il faut l’avouer, outrancièrement et délectablement gore . Les maquillages, très organiques, donnent un cachet naturaliste parfois éreintant pour le spectateur en phase digestive (l’amputation suivie de la cautérisation,
Au fond, pourquoi les zombis de Romero nous fascinent-ils toujours autant ? Déjà parce qu’ils transgressent quelques-uns des tabous qui perdurent dans nos sociétés : en premier lieu, la représentation organique de la mort, c’est à dire le cadavre et tous les processus de décomposition associés…La mort qu’on s’échine à repousser aux confins de la communauté s’affiche ici dans toute sa grimaçante impudeur… L’ anthropophagie, ensuite…Le corps d’autrui peut être brisé, asservi, violé, anéanti, mais en aucun cas mangé (dommage car tous les témoignages s’accordent pour dire que la chair humaine est plutôt gouteuse…).
On peut voir aussi dans le zombi le reflet d’une crainte éminemment moderne qui ne va sans doute cesser de s’amplifier : la peur liée à l’accroissement de la population…L’homme qui a longtemps lutté pour exister prolifère maintenant en toute quiétude . Le mort vivant, lui aussi, est cohorte, le mort vivant est légion, il ne cesse de croître et de pulluler jusqu’à dévaster mon espace vital et m’annihiler. Les films de zombis nous rappellent combien nous sommes terrorisés face à notre propre développement…

Day of the Dead mérite sans ambages, et au même titre que Zombi, le qualificatif un peu trop galvaudé de chef d’œuvre ; il conclut en tout cas brillamment la trilogie la plus imposante du cinéma fantastique du siècle écoulé. Si Land of the Dead n’a rien d’infâmant, il ne parvient pas vraiment à dépasser son statut de plaisant blockbuster horrifique et à retrouver la tonalité si violemment désespéré de ses illustres aînés…


