Neuf heures et demi; Bercy. Piaffant d'impatience devant les cinémas, je lorgne discrètement des jeunes filles esseulées que finissent inévitablement par rejoindre des petits amis désolés et en retard. Mon rencard à moi, disons-le d'emblée, est moins glorieux: une tripotée d' irascibles Madeux, vieux briscards des salles obscures. Prenant mon courage à deux mains, je m'apprête à aborder une demoiselle fumant nonchalamment une cigarette et, j'en suis intimement convaincu, jetant des regards suggestifs de mon côté, lorsque soudain apparaît Tonton, un grand sourire niais sur le visage ("les anxiolytiques ont l'air de faire effet", me dis-je perfidement), qui se précipite vers moi, anéantissant du même coup toutes mes vélléités sex... euh romantiques.
" Ah Contagion tu es en avance!
- Euh, oui, comme tu vois...
- Tant mieux, on va avoir l'occasion de discuter! Je t'ai déjà parlé de mon travail?
- Oui, oui...
- Eh bien je fais un métier très important, j'oeuvre dans l'aéronautique, c'est moi qui donne leur accréditation aux pièces des avions, c'est un peu grâce à moi qu'ils volent en somme, ah ah ah!
- Ah, ah...
- Tu serais d' ailleurs surpris du nombre de pièces qui devraient être refusées, mais qu'on réussit à faire passer quand même en modifiant un peu les données des tests, ah, ah!
- Ah bon?! Mais c'est... C'est un peu risqué non?
- Ah tu sais moi je m'en fous je prends jamais l'avion!"
Dieu merci, la petite troupe hétéroclite de madeux s'agrège peu à peu à nous, interrompant cet échange passionnant. On comptera à l'arrivé dans notre cortège bigarré: une casquette dissimulant un rouquin, qu' au Moyen-âge on considérait à raison comme les enfants du démon; un Grifter; un Profondo Rosso débonnaire; un illustre rédacteur de Mad à l'ondoyante chevelure; un chauve; un flic (!) féru de littérature (!!) et même, comble du bizarre, une fille, fort choupinette qui plus est, que Grifter exhibe ostensiblement, comme un vieux matou rassis ferait pipi partout pour marquer son territoire. C'est, ne nous le cachons pas, avec une certaine inquiétude que les spectateurs nous voient débouler pavoisant et beuglant dans la salle. Après avoir déployé des efforts infinis pour m'asseoir auprès de la jeune fille, je me retrouve aux côtés de Tonton
"Moi, tu vois, j'ai connu l'époque des premiers forums du net, sans modération ni rien! Je passais mes journées à poster "Enculé!", ah ah! C'était le bon temps...
- Ah oui..."
Heureusement, les lumières finissent par s'éteindre, à l'issue du plus long entracte de mon existence...
Madnaute, sache que le film dans son entier peut se résumer à un adjectif, pour le pire comme pour le meilleur: nerveux. Tout, des courses syncopées des infectés aux fuites fébriles des survivants, en passant par la réa shakycamesque, traduit l'agitation et l'effroi. Ce parti-pris de réa, Madnaute, est LA défectuosité du métrage. Tu peineras souvent à comprendre ce qui se passe à l'écran, à discerner les agissements et les mouvements des protagonistes effrayés. Quant ce type de mise en scène concerne un Saw 3, on se dit que la réalisation n'est que le reflet de la médiocrité du scénario. Là, Madnaute, c'est rageant car le film regorge de bonnes idées et abonde de scènes au potentiel démesuré. Au titre des bonnes idées gâchées par la caméra parkinsonienne, citons cette scène narrée dans 28 jours plus tard: un infecté contamine une foule entière, la précipitant dans l' hystérie, la démence puis la pure terreur. Tétanisante lorsqu'elle est racontée dans le film de Boyle, le passage tourne ici au confus cafouillis. Autre exemple d'une bonne idée qui passe mal le cap de la réalisation, la fuite aveugle dans le tunnel final, avec pour seul guide la lunette infrarouge d'un fusil. Riche de promesses mais esthétiquement calamiteux.
Pour continuer sur les défauts, l' empathie pour les personnages fut pour ma part bien moindre que dans le premier opus ( j'ai toujours du mal avec les mouflets en même temps). Plus gobalement, le film est moins poétique et contemplatif que l'opus de Boyle, qui tenait presque du film d'horreur intimiste.
Mais Madnaute, ne te méprends pas, le film contient sont lot de scènes dignes de l'Enfer de Dante, des scènes poignantes et harassantes. Un simple baiser te clouera à ton siège, car il scellera le destin sanglant de l'humanité. Les scènes apocalyptiques où l'armée se résout à prendre des mesures drastiques réveilleront en toi des bribes d'images guerrières du siècle. Tu suivras le parcours d'un sniper renégat au tir affuté et à l'héroïsme débridé. Tu halèteras avec Carlyle, qui livre une époustouflante prouesse, tour à tour traqué et chasseur. Tu te souviens de la scène rigolote de Planète Terreur, dans laquelle les rotors d'un hélico évisceraient et démembraient puissamment du zomblard? Tu en verras la version crue et critique, absolument démentielle, qui à elle seule vaut la vision du métrage. Tu courras, madnaute, jusqu'à l'épuisement, dans le but de gagner à ton tour quelques minutes de répit. Et, évidemment, tu plébisciteras en poussant un grand cri le plan final, hochant la tête au rythme lancinant des putains d'accords de la BO.
Pour briser là, une expérience éprouvante, bien souvent frustrante, qui paradoxalement sera sans doute plus digeste sur un écran de taille réduite.
Ps: Suite à des menaces de la part de l'illustre rédacteur, Prof avait promis de gonfler sa note à 3,5... Je vois que tu n'en as rien fait... Prof, mon ami, ton intransigeance t'honore mais risque de te coûter cher...