CITATION(naka @ 12 9 2006 - 20:15)

Autre roman qui m'a fait beaucoup, mais vraiment beaucoup rire, ce sont les Cours Particuliers du professeur Tadano, de Tsutsui Yasutaka.
Comment expliquer ? C'est le récit de l'ascension difficile d'un apprenti prof d'université dans la hiérarchie d'une petite fac japonaise, entrecoupée de la reproduction des cours (de philo et de métaphysique notamment) qu'il donne à ses étudiants. N'importe qui à approché, même en France, les troisièmes cycles universitaires et le milieu des thésards, a eu un aperçu des histoires de coucheries entre profs et étudiants, des rancoeurs et des basses vengeances générées par le localisme et la lutte acharnée pour les postes prestigieux.
Tsuitsui mélange autour de ça toutes les histoires possibles et imaginables et en fait une sauce digne des Marx Brothers. Les profs qui se pissent dessus à la vue de leur supérieur hiérarchique, qui mordent leurs collègues à pleines dents, les étudiants qui, titulaires d'une bourse d'étude pour partir à l'étranger, se barricadent chez eux sans rien dire à personne et bouffent des pâtes pour conserver l'argent de la bourse afin d'acheter des membres du CA en vue d'un prochain tour de nominations...
Mais bon, je spoile là, il faut que vous le lisiez, ce bouquin...
Ce resume fait irresistiblement penser a BOTCHAN de Natsume Soseki, qui est l’un des romans les plus hilarants que j’ai lu!

Mais avant de commencer, faisons un petit detour par Matsuyama.
Matsuyama, ville moyenne de Shikoku, a en effet oriente une grosse partie de son
energie touristique sur un element : BOTCHAN.
Voici le Dogo Onsen, etablissement de sources thermales tres vieux, et qui a inspire Miyazaki pour son etablissement de bains du
Voyage de Chihiro :



Une scene de Botchan, le roman, se passe justement ici...
Et voici la chambre ou Soseki, apres s'etre bien decrasse et decontracte, se mettait pour ecrire le roman :

La ville est sous le signe de Botchan. Voici l'horloge "Botchan", qui a heure fixe devoile des automates tirees des scenes du bouquin.

Des cosplayeurs payes sillonnent la ville pour prendre la pose avec les touristes :

Botchan et Madone

(meme les gosses s'y mettent; ici devant le petit train "Botchan" qui apparait dans une autre scene du roman)

La panoplie des persos du bouquin (polter inside)

Poltermok entoure de sauvages americains et de Japonais de l'ere Meiji
On toruve aussi dans les boutiques le cafe en poudre "Soseki", la citrouille Botchan (?), et pleins de goodies lies a Botchan (porte-cles, figurines....)

Bon, ben alors, c'est quoi
Botchan?? Pourquoi une telle celebrite? Et pourquoi Matsuyama?
Soseki, en tant que prof d'anglais et de litterature anglaise, a ete mute de la capitale Tokyo a la campagne profonde (a l'epoque), sous-developee, peuplee de gens grossiers... Matsuyama. Et par frustration, il a ecrit en 1906 un roman-defouloir, ce fameux
Botchan.
Quelle en est l'histoire? Botchan (ou "blanc-bec", "pied-tendre"), un jeune professeur de mathematiques, plein d'energie, caustique, et ultra-borne. Il se retrouve nomme a un poste au find fond du trou du cul du Japon, dans un cadre plein de vie et de charme rural : villes fantomes, rivalites internes a l'ecole, potins de vieilles, hypocrisie ouverte des differents professeurs et leurs manoeuvre pour prendre le pouvoir dans la salle des profs, banquets chaotiques et survoltes, etudiants infernaux prets a tout pour rendre la vie impossible aux profs, calomnies de la presse locale, mesquineries et histoires d'honneur autour du prix d'un cornet de glace (!), aubergistes vereux, et coups de poings desordonnes...
Le personnage principal traverse toutes ces epreuves avec une fureur et un mepris ironique qui fait vraiement mouche, se debattant sans ambages et parfois sans aucun sens du protocole social face a ces contrarietes permanentes... Bein sur, il donne des surnoms a ses collegues : Bouffon, Blaireau, Chemise-Rouge, Graine de Courge, etc... (essayez ca au boulot, ca marche du tonnerre). Evidemment, il s'agite beaucoup, jusqu'au finale completement burlesque.
Derriere cette fable morale et decapante, se cachent des motifs plus sombres, et qui augurent des futurs developpements de la carriere de Soseki.
SOSEKI : SA VIE, SON OEUVRE
Voici les differents autres romans que j'ai lu de cet auteur :
-
Je suis un chat (cf. juste au-dessus)
-
Sanshiro, qui est une sorte de roman-miroir de Botchan, avec un provincial stupide qui monte sur la Capitale, et des motifs communs
-
Le Pauvre Coeur des Hommes (Prix International du titre francais larmoyant et pathetique), titre
Kokoro en japonais (simplement :
Le Coeur), roman assez fascinant et tragique, qui me donnait envie de crier au heros : "MAIS VAS-Y, FAIS QUELQUE CHOSE!!" (et autre grand classique).
"Vas-y, fais quelque chose" : c'est quelque chose d'assez fort chez les personnages de Soseki.
(A partir d'ici, ca devient plus dur a suivre si on connait pas Soseki)On peut voir deux periodes :
Dans un premier temps le personnage principal (le professeur Kushami de
Je suis un chat, Botchan) est particulierement atrabilaire et se depense sans compter, mais toujours les evenements lui echappent (les eleves chahuteurs), et il finit furieux et impuissant. Il bouge vraiment dans tous les sens, sans beaucoup de succes. Dans un deuxieme temps, le heros est impuissant, totalement inerte et inactif (
Sanshiro, Kokoro), et il ne fait plus d'efforts pour s'extirper de sa situation. Peut-etre le noeud est le roman
Le Mineur (que je n'ai pas lu), avec la tentation de l'activisme politique? Tout cela reste une hypothese, qui doit etre developpee.
Les heros de Soseki sont marques par la defaillance des mots : ils ne peuvent pas ecrire de lettres (Botchan, Sanshiro, voire
Kokoro), ne peuvent pas s'exprimer et s'embrouillent tout de suite (c'est le cas chez d'autres auteurs contemporains au Japon - Abe Kobo, Okuizumi mon auteur a moi que j'ai etudie et que j'ai rencontre recemment). Meme la parole publique est contre eux (rumeurs colportees pour nuire dans
Je suis un chat, faux reportages et articles maladroits dans
Botchan,
Sanshiro). L'un des points centraux de ses romans, c'est la mise en echec de la parole : des beaux parleurs bavards mais qui ne s'ecoutent pas trop voire racontent des bobards ou des fantaisies dans
Je suis un chat, jusqu'au silence total et devorateur de
Kokoro.
Voici ce que me repond M.Allioux, professeur de litterature japonaise a l'universite de Toulouse 2 le Mirail :
"La desesperance des intellectuels a la fin de Meiji apres le Taigyakujiken*, l'affaire du crime de haute trahison. Nagai Kafu exprime sa honte de n'avoir pu devenir le Zola japonais (affaire Dreyfus), Mori Ogai dans son oeuvre du meme titre, exprime l'idee qu'il faut desormais " faire comme si " (Ka no you ni), etc., etc, tout ceci conduisant le grand (et seul ?) disciple de Soseki, Akutagawa**, au suicide que l'on sait."
* L'"Affaire Dreyfus du Japon" des annees 20, ou des anarchistes se sont retrouves fusilles sans autre forme de proces pour "crime de lese-majeste", premier temps d'une repression sanguinaire qui verra les intellectuels "purges" ou mis au pas.
** auteur de
Rashomon, notamment.
Bon, desole si ca devient trop specialise, mais i y a des signes interessants dans Botchan : la revenge sociale est sans lendemain, les mediocres triomphent, l'homme de bien est incapable de dominer la parole publqiue et se retrouve isole.
Mais bon,
Botchan n'est pas un roman tragique, c'est l'un des plus grands classiques contemporains, et il a pas pris une poussiere : drole et decapant, il se lit comme du petit lait. Chaudement conseille donc.
(Soseki, c'est comme Almodovar : il commence avec
Femmes au bord de la crise de nerfs et il finit avec
Parle avec elle - du bouffon au peintre des sentiments humains)

Eh oui.