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Version complète : Emile Zola - Un écrivain Mad
Mad Movies > Forums Discussions > Sang d'Encre
Seetrouy
Et bien oui, il est temps d'ouvrir un topic sur celui par qui tout (ou presque) a commencé. M. Emile Zola, né en 1840 est sans doute l'écrivain français le plus Mad de l'histoire littéraire classique. Pour beaucoup, c'est juste un vieux monsieur gauchisant avide de descriptions interminables car payé à la ligne (l'accusation typique formulée à l'encontre des "classiques" du XIXème : rha c'est long, on voit qu'il était payé à la ligne ce Balzac / Dumas / Zola, etc). Pour moi, il est simplement le prédécesseur d'un autre barbu que j'affectionne particulièrement - je parle bien sûr de Lucio Fulci (qui d'autre ?). Les deux bonshommes partagent en effet la même fascination pour les notions de pourriture, de décomposition, de contamination (cf. les promiscuités corruptrices qui parcourent le cycle des Rougon-Macquart, et la volonté ambigue de "tout montrer" : Fulci verse dans le gore voyeuriste, Zola prend la suite des frères Goncourt et théorise le naturalisme, qui doit être le reflet absolu de la réalité.

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Bien sûr, cette doctrine ambitieuse est absolument irréalisable, et laisse souvent sa place à l'expression d'un esprit parfois volontiers tourné vers le fantasmagorique, voire le fantastique. Pour continuer le parallèle avec les cinéastes contemporains, il est intéressant de constater que Zola, à de nombreuses reprises, traduit une fascination presque sexuelle pour les machines (La Bête humaine, L'Assommoir sont les plus célèbres exemples). Ca ne vous rappelle rien ? Cronenberg et son laborieux et ridicule Crash (ceci n'engage que moi) est dans cette lignée. La relation fusionnelle entre Jacques Lantier et la locomotive Lison ne se rapproche-t-elle pas de films comme Tetsuo ou de la filmo de Cameron, qui voit Sigourney Weaver faire corps avec la machine pour détruire la reine alien (Aliens) ? Voire en Zola le père (bon OK, le tonton éloigné) du cyberpuk semble audacieux mais après tout, certains voient bien en lui un esprit terre-à-terre et ennuyeux, alors qu'il renouvelle à mots couverts le mythe du vapire et des revenants dans son premier vrai succès de librairie, Thérèse Raquin, qui voit un couple d'amants hanté par le souvenir du mari assassiné qui a laissé une plaie béante et refusant de se refermer sur le cou du meurtrier. Tiens, tiens, tiens...

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Qu'est-ce qui fait un film Mad, me direz-vous ? Du sang ! Des morts ! On est largement servi avec M. Zola, qui abreuve régulièrement ses romans de visions de cadavres verdâtres gonflés par l'eau de la Seine (Thérèse Raquin), de scènes de bataille épiques qui tournent au bain de sang (La Débâcle, qui comprend également des scènes dans l'infirmerie bien corsées) ou encore de corps pourris vivants par la petite vérole (Nana et son oeil qui pend de son orbite, mmm^^). Zola le déteste pas non plus donner dans le genre, puisque La Bête humaine s'apparente au polar et au film de serial killer, La Débâcle ferait un excellent film de guerre, etc...

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Brefle, quel sentiment avez-vous à propos de Zola ? Souvenir ennuyeux de lectures imposées ? Onanisme le soir sous sa lampe de poche devant la description des rondeurs pas encore décrépies de Nana ? Ou partagez-vous un tant soit peu mon point de vue tout subjectif (focément) ?
darkseid
Un des plus grands écrivains français et en effet, ce qu'il écrit est souvent très dur, la scène du viol d'une fille par son beau-frère aidé de sa femme (la soeur ainé de la fille violée donc) est sans doute plus éprouvante que bien des scènes du même type dans des survivals. De même les descriptions de l'esprit d'un tueur en série (LA bète humaine) ou des scènes de batailles (La débacle) sontt proprement passionantes.
Zola fait la description d'un monde qui change (premières luttes ouvrières, apparition des grands magasins) mais qui reste porté par les mêmes sentiments et passions souvent néfastes, on notera par contre que dans son oeuvre la naissance de l'enfant est néanmoins toujours considéré comme un signe d'espoir et conclue deux de ses romans.
toto joke
Bien joué Seetrouy tu m'as redonné envie de lire la bête humaine.

Par contre je vois pas d'amour de la machine dans l'Assommoir qui raconte juste l'ivrognerie progressive et la déchéance d'une femme d'ivrogne selon mon souvenir
Baby Kong
Pour moi Zola c'est avant tout des souvenirs de lectures imposées à l'école. Donc pas de très bon souvenirs. Mais à l'époque je ne savais pas apprécier. Mais merci Seetrouy tu viens de me donner envie de me replonger dans les oeuvres de Monsieur Zola.
Dr Zaius
Zola c 'est aussi un gars influencé par les théories de son temps sur la prédisposition.
Quand on lit l'assomoir, la façon dont il dépeint la condition ouvrière reflète un courant de pensée
qui me heurte.

Sinon Zola c est aussi des descriptions lourdes très lourdes.

Malgré tout c est un auteur que j'apprécie, et puisque l'actualité du jour nous replonge dans le complot dont
a été victime Dreyfus, j'apprécie aussi Zola pour son "j'accuse"
muf
Je garde un bon souvenir (lointain donc flou) de la lecture de Germinal, bien qu'elle fût à la base "forcée" dans le cadre scolaire.

Mais c'est tout. Ce topic m'a donc donné envie d'en lire plus :)
Dr Rabbitfoot
Zola est le seul, de tous les écrivains "classiques" qu'on nous ingurgite de force avant le Bac, que j'ai réellement apprécié. Autant Balzac ça me tombe des mains, autant Hugo ça depend des oeuvres, autant Zola chez moi ça roule tout seul.
Sans doute son côté gaucho révolté qui me plait, et puis il faut dire qu'il savait y aller dans les détails sordides (ex : la scène de la bite dans "Germinal" blink.gif ).

Ca fait quelques années que je n'ai aps relu du Zola, je vais peut-être m'y remettre pendant mes vacances (qui demarrent CE SOIR !!! bluesbro.gif ).
Seetrouy
CITATION(toto joke @ 12 7 2006 - 11:38) *
Par contre je vois pas d'amour de la machine dans l'Assommoir qui raconte juste l'ivrognerie progressive et la déchéance d'une femme d'ivrogne selon mon souvenir


Je pense à la relation qui lie l'alambic du café L'Assommoir à toute la population d'ivrognes soumise à son joug wink.gif La transmission du poison s'effectue de la machine à l'humain, je trouve ça très fortiche comme idée !

CITATION("le singe fou")
Zola c 'est aussi un gars influencé par les théories de son temps sur la prédisposition.


Mmm il faudrait plutôt parler de déterminisme que de prédisposition (qui implique que l'individu est prédisposé avant même sa naissance, alors que le déterminisme, c'est-à-dire en gros l'influence du milieu, de l'environnement, conjuguée à celle de l'hérédité forge l'individu au cours de son enfance notamment). Pas du tout la même chose en fait.

En tout cas je suis content qu'il y ait des réponses déjà, qu'elle soient globalement positives, et surtout que ceux qui ont répondu associent ce topic au désir de relire du Zola (ça fait grave plaisir) (en fait on les descendants de Mimile m'ont payé pour faire un buzz^^)

Pis tant qu'on y est, je me permets de citer dans le texte ce qui m'a servi de signature sur ce forum pendant mes premiers temps :

"Jésus-Christ, lorsqu'il eut raccroché le fouet, sembla envahi d'une grande tristesse philosophique. Peut-être le dévergondage entêté de sa fille lui faisait-il prendre en pitié les passions humaines. Peut-être était-il simplement revenu de la gloire, depuis son triomphe, à Cloyes. Il secoua sa tête inculte de crucifié chapardeur et soûlard, il dit à Canon:

--Tiens! veux-tu savoir? tout ça ne vaut pas un pet.

Et, levant la cuisse, au-dessus de la vallée noyée d'ombre, il en fit un, dédaigneux et puissant, comme pour en écraser la terre."

C'est pas la classe ça ?

cool.gif
darkseid
CITATION(Seetrouy @ 14 7 2006 - 15:00) *

Mmm il faudrait plutôt parler de déterminisme que de prédisposition (qui implique que l'individu est prédisposé avant même sa naissance, alors que le déterminisme, c'est-à-dire en gros l'influence du milieu, de l'environnement, conjuguée à celle de l'hérédité forge l'individu au cours de son enfance notamment). Pas du tout la même chose en fait.

C'était la grande théorie scientifique du XIXème, le déterminisme, il se nourrit de l'oeuvre de Darwin et ne se limite pas qu'à l'héridité, les géographes ont longtemps expliqué que les peuples étaient conditionnés par le milieu dans lequel ils se trouvaient, ce qui expliquait les différences de développement et la "supériorité" de la civilisation occidentale.
Seetrouy
CITATION(darkseid @ 14 7 2006 - 17:14) *

CITATION(Seetrouy @ 14 7 2006 - 15:00) *

Mmm il faudrait plutôt parler de déterminisme que de prédisposition (qui implique que l'individu est prédisposé avant même sa naissance, alors que le déterminisme, c'est-à-dire en gros l'influence du milieu, de l'environnement, conjuguée à celle de l'hérédité forge l'individu au cours de son enfance notamment). Pas du tout la même chose en fait.

C'était la grande théorie scientifique du XIXème, le déterminisme, il se nourrit de l'oeuvre de Darwin et ne se limite pas qu'à l'héridité, les géographes ont longtemps expliqué que les peuples étaient conditionnés par le milieu dans lequel ils se trouvaient, ce qui expliquait les différences de développement et la "supériorité" de la civilisation occidentale.


Oui m'enfin dans le cas présent il ne me semble pas que Zola se serve du déterminisme pour aboutir à de telles conclusions ; il l'applique à toutes les couches sociales (qu'il s'agisse des ouvriers parisiens ravagés par l'alcool, des mineurs étouffés par leur travail, des bourgeois obnubilés par les valeurs matérielles ou des aristocrates pourris par des générations d'isolement) (j'énonce des clichés rapides, hein, c'est quand même pas tout à fait comme ça dans les livres^^)

En revanche l'idée de Darwin selon laquelle l'espèce évolue fatalement vers le meilleur transparaît de plus en plus au fil du cycle des Rougon-Macquart (ça culmine dans Le Docteur Pascal et ça devient le centre de la réflexion dans les oeuvres post-RM)
darkseid
Oui mais ça obéit à la même logique, l'idée que le milieu qu'il soit social ou physique a une influence déterminante sur notre vie, j'insiste sur le terme déterminant car nous savons tous que le millieu joue un rôle et que le cheminement intellectuel sera facilité ou non selon le mileiu dans lequel on né, la différence c'est que notre philosophie moderne donne à l'homme une grande liberté de décisions dans ses choix et conteste cette idée de déterminisme qui au fond renvoie à l'idée de destin, d'ailleurs on peut penser qu'en ce grand moment d'anticléricalisme que fut le XIXème siècle, les hommes se sont rattachés à une philosophie scientiste où la science et la nature jouaient le rôle de Dieu alors qu'aujourd'hui, nous somme condamnés à l'incertitude dans un monde où nous savons désormais que la science ne nous donnera pas toutes les réponses.
TRIOX
Un excellent sujet Seetrouy ! Un des meilleurs que j'ai pu lire sur ce forum !
Saga
En ce qui concerne les positions de Zola sur les ouvriers : elles ont changé au fil du temps, et des romans. D'après mes souvenirs (j'ai lu tous les RM + les textes explicatifs joints aux bouquins), les socialistes n'avaient pas du tout apprécié l'Assomoir : la déchéance des travailleurs (Coupeau et Gervaise) n'était due qu'à leurs fautes personnelles et, à l'inverse, on avait l'image classique du bon tyravailleur, sobre, honnête et qui s'en sort (Goujet, je crois).
A l'inverse, dans Germinal, on a un intérêt plus fort pour les doctrines socialistes et anarchistes et une critique du patronnat. Ce qui n'empêche pas Zola de rester critique envers ces doctrines : cf La débâcle, où il prend nettement parti contre la Commune.

Personnellement, le livre que j'ai le plus apprécié est Au bonheur des dames : livre optimiste, avec une fin heureuse (peut-être la seule de l'oeuvre de Zola), même s'il y a aussi des drames (les petits commerçants écrasés par le gigantesque magasin de Mouret).
Mr Cheshire
Zola m'a marqué à vie dans "La Terre". Ou comment dépeindre les moeurs gaies et joyeuses des paysans. Et que je t'assassine, et que je t'étouffe et que je te prends comme une bête... Il y en à pour tous les goûts !
Ceci dit, dans son cycle des Rougon-Macquart, j'ai toujours préféré les Macquart que l'on retrouve dans les romans "ouvriers": l'Assommoir, La terre, La bête humaine, Germinal, Nana... Que des cas bien gratinés quoi !
Moogly25
Une oeuvre considérable d'un grand écrivain qui marquera à jamais l'histoire de la littérature française.

Bien que je lui préfère Maupassant et que je ne sois pas fan du naturalisme "à la soirée de Medan", je dois reconnaitre le talent du monsieur.

PS: à quand un éclaircissement sur sa mort? (où comment une personnalité prenant la défense de Dreyfus se retrouve morte "accidentellement" d'une cheminée encombrée causant asphyxie alors qu'un ramoneur était passé deux jours avant).
Ed Wood
Je dois avouer que je n'ai jamais accroché au style Zola, pour moi ce sont des souvenirs de lecture forcé à l'école et donc rasoir, je lui préférait carrement Hugo, Baudelaire ou Maupassant.

Mais vous m'avez donné envie de m'y remettre.
Seetrouy
CITATION(Moogly25 @ 02 8 2006 - 00:58) *
PS: à quand un éclaircissement sur sa mort? (où comment une personnalité prenant la défense de Dreyfus se retrouve morte "accidentellement" d'une cheminée encombrée causant asphyxie alors qu'un ramoneur était passé deux jours avant).


L'hypothèse considérée comme valide aujourd'hui c'est celle d'un ouvrier qui aurait obstrué la cheminée "pour faire une blague", selon ses propres dires... Bizarrement ça me semble beaucoup plus plausible que la thèse de l'assassinat planifié.
Le Grand Wario
Juste un petit passage pour dire qu'il faut pas oublier la langue de Zola non plus, les gars. "L'assomoir" et sa langue embarrassée, heurtée comme celle d'un alcoolo (enfin je l'ai lu y a un bail, mais c'est l'effet que ça m' a fait), "le ventre de paris" et les descriptions des Halles qui te font VRAIMENT ressentir le reuz qu'il y avait là-dedans. N'oublions pas qu'un grand écrivain, c'est pas que des sujets, c'est surtout un style.
Travis
Zola n'est pas mon auteur préféré, cependant j'ai fait mon mémoire de maîtrise de lettres sur Le Docteur Pascal, et l'étude de son œuvre fut intéressante à plus d'un titre. J'aurais beaucoup à dire sur cet écrivain, mais comme j'ai la flemme de pondre une synthèse ce soir, je vais me contenter de copier quelques extraits de mon mémoire.


Telle était la problématique :

Un problème d'ordre général est à l'origine de ce mémoire : celui des rapports entre la théorie et la pratique. Il est entendu qu'une différence de nature existe entre les deux, peut-être même une incompatibilité. Un bon critique fait-il un bon poète, et inversement ? L'analyse dessert-elle ou bien seconde-t-elle la faculté créatrice ? Comment établir la part de raisonnement et la part d'imagination dans un texte, voire la part de conscient et la part d'inconscient ? Difficile de répondre à cette dernière question. Mais lorsqu'un auteur met ses écrits théoriques en marge de ses œuvres, inévitablement, le décalage entre les deux devient perceptible. L'écriture est-elle une application de la théorie ? Cela suppose que celle-ci ait surgi avant ou pendant la création ; dans l'autre cas, quand elle ne se déclare qu'après-coup, il est fort probable qu'elle constitue un commentaire. Pourquoi théoriser ? Est-ce par enjeu idéologique, par besoin personnel ? La poétique est-elle secrète ou affichée ? S'exprime-t-elle par fragments ou par une dissertation ? Est-elle incertaine ou procède-t-elle par système ? Que signifie une préface, et notamment une préface très postérieure ? Il s'agit, en somme, d'évaluer l'intérêt de la théorie.


Voici la conclusion :

Chez Zola, on ne peut pas opposer systématiquement théorie et pratique et mettre l'accent sur leur inadéquation. Il existe une interaction entre elles qui se réalise au niveau de la poétique. Cette dernière s'est élaborée, d'une part, au contact d'écrivains qui ont lutté contre les effusions lyriques et les délires de l'imagination, représentatifs selon eux des excès du romantisme ; des maîtres auxquels Zola a emprunté le goût du réel, le besoin d'analyse, le soin porté à la forme, l'exigence du détail en même temps que l'ambition de totalité ; des devanciers qui annoncent les romanciers naturalistes. Le monde des lettres est constitué de précurseurs et de continuateurs : il suit la tradition ou procède par innovation, celle-ci résultant souvent d'une réaction. Zola s'approprie donc l'héritage et entend poursuivre l'évolution. Mais il fait aussi preuve d'inventivité. Il accorde beaucoup d'importance au « tempérament », le sien étant notamment caractérisé par la faculté de manier les images, de mouvoir les foules et de diriger des personnages typiques saisissants d'intensité. Il veut créer une œuvre qui soit aussi forte qu'originale, et il compte y parvenir principalement en lui donnant une unité. Cette unité, il la trouve en s'appuyant sur le courant positiviste, et plus spécialement sur la théorie de l'hérédité. C'est l'autre aspect de la poétique : le discours scientifique se met au service de l'art. Qu'importe si cette théorie est discutable ; elle est avant tout utilisée comme une technique d'expérimentation romanesque. Il suffit de voir comment Zola se sert de l'arbre généalogique pour s'en persuader. Le Docteur Pascal est une justification, une explication et une application de cette poétique. Il présente les spécificités du roman zolien, à savoir : une préparation réfléchie qui témoigne de l'enjeu primordial de la conception, une structure équilibrée qui révèle un souci de composition, un procédé narratif de retour en arrière pour mieux comprendre la situation et ses acteurs, un style impressionniste.
Ce naturalisme zolien tel qu'il apparaît dans le texte diffère de celui revendiqué dans les ouvrages critiques de l'auteur. En raison même de la nature de ces derniers, le décalage entre théorie et pratique est évident. La doctrine y est exposée sans insister sur le rôle de l'imagination et le talent de conteur ; ainsi l'art poétique n'est-il pas complet. Mais ces thèses ont-elles eu un impact ? Apparemment, elles ne furent pas la préoccupation majeure des disciples de Zola. Ce qu'ils retiennent surtout, c'est l'alliance du tempérament et de la méthode, celle-ci reposant sur un travail de documentation, d'observation et d'analyse : voilà en somme l'esthétique naturaliste. Cette dernière regroupe plusieurs sortes de naturalismes. Outre le zolien, nous avons étudié l'huysmanien, qui peut être divisé en deux types : d'abord le naturalisme « daté », nommé ainsi parce qu'il est aisément repérable à sa description d'une réalité banale et sordide, à sa mise en scène de personnages médiocres, voire répugnants, et à son style artiste (plus accentué que chez Zola) ; puis un naturalisme « spiritualiste », comme Huysmans l'appelle, qui se soucie de l'âme et ne prétend pas tout expliquer par la physiologie, car c'est là un reproche contre le naturalisme habituel, accusé de négliger l'esprit au profit du corps et de privilégier plus le monde extérieur que l'énergie créatrice individuelle. En réaction contre le courant positiviste, un courant idéaliste renaît en cette fin de siècle. Du même coup, Zola est contraint de prendre en considération la nouvelle donne idéologique. Il s'ouvre à une plus grande compréhension du monde et concilie, dans Le Docteur Pascal, positivisme et idéalisme. Malgré les attaques, il ne renonce pas à sa formule naturaliste ; en effet, l'enquête que représente le roman naturaliste implique de n'omettre aucun aspect de la réalité ; le sujet, en l'occurence, est la vie intellectuelle et spirituelle.
Enfin, Le Docteur Pascal est lié à l'univers des Rougon-Macquart. Le héros dresse les biographies des personnages de la saga et donne un sens à l'histoire générale, celui d'une dégénérescence. Celle-ci est due à une trop grande dépense d' « appétits ». Mais il y a un espoir de renouveau. Zola a une vision de l'homme et du monde dominée par un jeu d'oppositions entre la vie et la mort, la création et la destruction, la nature et la civilisation, l'individu et la société, la conscience et l'irrationnalité, le désir et son interdit. Le mythe est le moyen de répondre à ces contradictions. Le discours scientifique lui-même est investi d'un potentiel mythique. C'est ainsi que le biologisme médical se transforme en une physique et une symbolique plus élémentaires, et que l'arbre généalogique devient l'Arbre de la vie, de la connaissance et par là même du mal, comme il est écrit dans la Bible.


Et pour se donner une idée du style naturaliste, on peut lire une description de Huysmans :

« Cette maison avait toutes les allures d'un bouge. Porte rouilleuse, zébrée de sang de bœuf et d'ocre, long corridor obscur dont les murs suintaient des gouttes noires comme du café, escalier étrange, criant à chaque pesée de bottes, imprégné des immondes senteurs des éviers et de l'odeur des latrines dont les portes battaient à tous les vents. Ce fut au troisième étage de ce logis qu'ils choisirent une chambre, tapissée de papiers à fleurs, éraillé par endroits, laissant couler par d'autres une pluie fine de plâtre. Il n'y avait même plus dans cet habitacle les vases d'albâtre et de porcelaine peinte, la pendule sans aiguilles, la glace piquée par des chiures de mouches ; il n'y avait même plus dans ce dernier luxe des hôtels garnis, la gravure coloriée de Napoléon blessé au pied et remontant à cheval ; les murs déshabillés pissaient des gouttelettes jaunes et le carreau, avec ses plaques de vernis écarlate, semblait une peau malade marbrée d'érosions rouges. Pour tout mobilier, un lit en bois sale, une table sans tiroir, des rideaux de perse bitumés et raidis par la crasse, une chaise sans fond et un vieux fauteuil qui se rigolait seul, près de la cheminée, riant par toutes ses crevasses, tirant, comme pour les narguer, ses langues de crin noir par toutes les fentes de ses gueules de velours. » (extrait de Marthe)

On retrouve dans cette description d'un logement les procédés caractéristiques de l'écriture impressionniste. Huysmans se singularise ici par les images surprenantes (« le carreau semblait une peau malade »), le choix du mot rare (« rouilleuse ») et du qualificatif méticuleux (« bituminés »). Cette préciosité se mêle à un certain prosaïsme, dû à la vulgarité des choses décrites : portes, éviers, latrines, papier peint, plâtre, mobilier. Huysmans emploie des termes familiers quand la réalité l'est elle-même : « chiures », « pissaient », « crasse ». Ce logis a tout l'air d'un taudis, reconnaissable à son aspect détérioré, délabré, usé (rouille, escalier qui craque, portes qui claquent), à son décor de mauvais goût (« papier à fleurs »), à sa saleté (impression générale), sa puanteur (« immondes senteurs », « l'odeur des latrines »), son obscurité (« long corridor obscur »), sa couleur (le mélange du noir et du jaune symbolise la misère), à son humidité (« gouttes », « gouttelettes », « pluie fine de plâtre », « couler », « suintaient », « pissaient »), à son absence de vie, signifiée par la solidification (« marbrés », « bituminés », « raidis »). Cette chambre est même pire que celle que l'on trouve habituellement dans les hôtels pourris ; en effet, il va jusqu'à manquer les objets sans valeur (« vases d'albâtre et de porcelaine peinte »), parfois à moitié cassés (« pendule sans aiguilles »), et l'éternelle décoration ringarde (gravure de Napoléon). On constate une décomposition et un dénuement. Aucun objet n'est en bon état : « table sans tiroir », « chaise sans fond ». L'anthropomorphisation de cet endroit (« murs déshabillés », « le carreau semblait une peau malade ») suggère, ces images ayant trait à la physiologie, le malheur et la maladie des habitants. Le milieu renseigne sur les personnes : il est symptomatique (théorie de Balzac). En même temps, il leur est hostile, à l'exemple de ce fauteuil moqueur qui semble leur rappeler leur nullité.

Travis
Mes romans préférés de Zola :

La Fortune des Rougon
La Conquête de Plassans
La Faute de l'abbé Mouret

Ceux que j'apprécie le moins :

Pot-Bouille
La Joie de vivre
Le Rêve
Seetrouy
CITATION("Travis")
Enfin, Le Docteur Pascal est lié à l'univers des Rougon-Macquart. Le héros dresse les biographies des personnages de la saga et donne un sens à l'histoire générale, celui d'une dégénérescence. Celle-ci est due à une trop grande dépense d' « appétits ». Mais il y a un espoir de renouveau. Zola a une vision de l'homme et du monde dominée par un jeu d'oppositions entre la vie et la mort, la création et la destruction, la nature et la civilisation, l'individu et la société, la conscience et l'irrationnalité, le désir et son interdit. Le mythe est le moyen de répondre à ces contradictions. Le discours scientifique lui-même est investi d'un potentiel mythique. C'est ainsi que le biologisme médical se transforme en une physique et une symbolique plus élémentaires,


C'était peu ou prou la conclusion de mon propre mémoire smile.gif

Sinon, c'est marrant mais la liste de tes romans préférés / moins aimés je la retournerai volontiers... J'ai vraiment pas aimé La Faute de l'Abbe Mouret, aimé sans plus La Fortune des Rougon et La conquête de Plassans. En revanche j'ai bien apprécié Pot-Bouille et vraiment adoré La Joie de vivre (par contre Le Rêve je suis d'ac avec toi)

Juste comme ça, t'as pensé quoi de La Terre et de Son excellence Eugène Rougon ?
Travis
Tiens tiens ! toi aussi tu as fait des études de lettres et bossé sur Zola !

La Terre ? en un mot, répugnant. Et Son Excellence Eugène Rougon ? l'univers qui y est décrit, celui de la politique, m'est assez peu hospitalier, mais certains passages à l'Assemblée m'avaient bien intéressé.

De manière générale, c'est le côté mythologique de nombreux romans qui a retenu le plus mon attention, et à cet égard le premier volume de la saga en est le meilleur exemple. Pour ce qui est de La Faute de l'abbé Mouret, c'est l'une des histoires d'amour les plus poignantes que j'aie pu lire. Et pour La Conquête de Plassans, j'ai été assez impressionné par la maîtrise de la narration et par le personnage du prêtre. Mais bien sûr d'autres œuvres sont vraiment remarquables.
Seetrouy
CITATION
Tiens tiens ! toi aussi tu as fait des études de lettres et bossé sur Zola !


Effectivement smile.gif

Sinon, perso j'ai adoré La Terre, je trouve ça extrèmement fort de démonter totalement le cliché archi-éculé du bon paysan et d'en faire de véritables monstres (pour certains du moins). Et puis c'est quand même le plus drôle du cycle (c'est pas dur tu me diras), qui se laisse totalement aller dans le pipi caca (m'est avis que c'est un beau pied de nez à ses détracteurs qui l'accusent d'être un cochon).
jigsaw
Hého Pot-Bouille ça baboule un peu sa maman quand même non ?
En tout cas c'est l'un de mes Zola préférés qui est représentatif de tout ce que j'aime dans le naturalisme. Malheureusement je ne saurais émettre un avis plus structuré et argumenté...

Là je débute L'Assomoir et pour l'instant c'est super et pas assomant.
jigsaw
Aprés la lente et agonisante descente aux enfers de Gervaise, je me suis attaqué à Germinal qui est un autre chef d'oeuvre du maître.

En plus d'être une description sans concession des conditions de la vie des mineurs et de leur existence en général, Zola nous livre une fresque ample, touchante d'une violence sans concessions (la scéne de la bite ) tout en nous livrant une reflexion sur le concept même de l'idéologie marxiste ET anarchiste (Souvarine, putain de perso). Zola ne se laisse jamais aller à la démagogie et même si il reste du coté du petit peuple, il nous livre aussi une description du patronat centré sur le point de vue de ce dernier des plus judicieuses (voir le bourge trompé par sa femme qui envie carrément les pauvres qui peuvent se soulager en baisant quand bon leur semble ).

Un grand grand roman où ce bon vieux Emile m'a offert l'une des plus belles images romantiques de la littérature : Catherine et Etienne s'aimant au plus profond d'une mine, aux portes de la mort, un cadavre flottant constamment prés d'eux. C'est magnifique.

Et je parle pas du climax...
Poltermok
J'ai UNE PAGE D'AMOUR dans ma bibliothèque, quelqu'un l'a lu? Ca vaut quoi?
Saga
Lu il y a longtemps. Je suis désolé mais je n'en ai aucun souvenir particulier, ce qui veut dire qu'il ne m'a pas vraiment marqué.
Seetrouy
CITATION(Poltermok @ 23 10 2008 - 06:12) *
J'ai UNE PAGE D'AMOUR dans ma bibliothèque, quelqu'un l'a lu? Ca vaut quoi?


Franchement ? Pas grand chose. C'est très maladroit dans la construction : je crois qu'il y a 5 parties qui commencent chacune par un chapitre de description de Paris vu de la fenêtre de la chambre où se situe l'essentiel de l'action. Dans l'idée c'est génial, mais en pratique c'est didactique et un peu chiant, surtout que l'intrigue (une histoire d'amour dans la petite bourgeoisie entre une veuve et un docteur qui soigne sa petite fille malade) ne laisse pas beaucoup de place au génie tentaculaire de Zola. Même Le Rêve, le second de deux seuls points faibles des Rougon-Macquart à mon avis est beaucoup plus intéressant d'un strict point de vue littéraire et méta-littéraire.

Voilà ninja.gif
jigsaw
Le Ventre de Paris ça tue !(même si la 4éme de couverture m'a spoilé la fin)

J'ai surtout apprécié les magnifiques tableaux de Paris que nous lache Zola tel le couple Marjolain et Cadine évoluant insouciants parmi les Halles... Ce qui m'est surtout ressorti à la fin de ma lecture c'est avant tout un constat déprimant sur la lacheté, l'égoisme et l'hypocrisie de l'être humain (c'est limite une charge tellement le bouquin nous fout la rage par ses coméres bourges ou non allant jusqu'à bouffer les restes des repas de Napoléon III...).

Directos dans l'un de mes bouquins favoris du bonhomme.

Zola c'est bon, mangez-en.
Sans Nom
Zola m'a marqué dans "l'Oeuvre" dans le passage où l'artiste qui sombre dans la misère peint le foetus mort.... Son propre enfant si je me souviens bien. Dans le genre, c'est bien mad
Seetrouy
Foetus, foetus, faut pas exagérer quand même : c'est juste son enfant mort, qui doit avoir six ou sept ans si je me souviens bien...
Terminasam
Je pense aussi que Zola est un écrivain Mad. Il suffit de lire la conquête de Plassans pour s'en assurer. Il a une façon de décrire la folie que ne renierait pas un Stephen King. A bon entendeur...
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