Achtung! Ce topic est placé sous la haute protection de qui vous savez...

Toute critique, même constructive, sera impitoyablement déchiquetée. Tout madnaute osant émettre un avis ne serait-ce que tiède, sera sévèrement ébouillanté puis jeté aux hyènes. Vous voilà prévenus. Inutile de venir ensuite balancer un pitoyable "Je ne savais pas!" les larmes plein les yeux.

The Exorcist, William Friedkin, 1973, Irak.
"Stick your cock up her ass, you motherfucking worthless cocksucker!" ("Regan", 12 ans).
Lors de fouilles archéologiques menées dans le nord de l’Irak, le Père Merrin (Max Von Sydow) découvre une figurine représentant le démon Pazuzu. Dans le même temps, Regan (Linda Blair), la fille de l’actrice Chris MacNeil (Ellen Burstyn) est victime de phénomènes étranges de plus en plus violents. La médecine n’ayant aucune solution à proposer, la mère se tourne alors vers l’Eglise catholique et fait appel au Père Damien Karras (Jason Miller) et au Père Merrin de retour aux Etats-Unis, pour procéder à un exorcisme afin de délivrer la fillette de l’emprise du démon.

Le 26 décembre 1973, l’Amérique voit ses écrans littéralement agressés par un film où il est question d’une lutte entre le Bien et le Mal, d’un démon lointain, d’une fillette à l’innocence bafouée, de blasphèmes, d’un crucifix subissant les derniers outrages, de sang, de vomi et autres insanités, le tout se déroulant non pas au fin fond d’une forêt moyen-âgeuse mais au beau milieu d’une banlieue américaine tout ce qu’il y a de plus XXème siècle. Ce film à l’aura vénéneuse, c’est L’Exorciste, une œuvre électrisante qui plongera des millions de spectateurs du monde entier dans les affres cauchemardesques d’un rituel fait d’images et de sons aptes à en déstabiliser plus d’un. Cas exceptionnel d’une époque exceptionnelle où une major hollywoodienne pouvait se permettre de produire et sortir en fanfare un film véritablement radical mis en scène par un réalisateur déchaîné à qui rien ne résistait alors.
Au départ, L’Exorciste, c’est d’abord un roman mais avant le roman, il y a déjà une histoire, celle qui débute par un simple article paru dans le Washington Post en 1949. A l’époque où William Peter Blatty (auteur du roman et scénariste / producteur de L’Exorciste) est encore à l’université jésuite de Georgetown, il tombe sur cet article daté du 20 août 1949 qui relate un cas de possession suivi d’un exorcisme pratiqué sur un garçon de 14 ans vivant dans le Maryland. A en croire le papier, l’adolescent était victime d’une possession qui se manifestait par des mouvements brusques et autonomes de son lit et d’autres objets présent dans sa chambre, ainsi que par des bruits insolites (grognements, grincements…) autour de lui et des bordées d’injures hurlées en latin, une langue dont il n’avait aucune notion. Ce cas marque tellement l’étudiant Blatty qu’il souhaite en faire un essai, encouragé en cela par ses professeurs, avant qu’il ne finisse, longtemps après, par en faire un roman dont la première édition sortira en 1970. Une histoire qu’il aura donc porté en lui durant toutes ces années et qui prendra une nouvelle dimension, phénoménale cette fois-ci, après que son chemin ait croisé celui de William Friedkin, un cinéaste de génie au perfectionnisme jusqu’au-boutiste, prêt à tout pour matérialiser l’objet filmique de ses rêves (il affirme qu’il arrêtera le cinéma lorsqu’il aura réalisé son Citizen Kane... on le lui souhaite mais le plus tard possible). Dans le roman, le personnage de Chris MacNeil était inspiré par l’actrice Shirley MacLaine, une connaissance de l’écrivain. Elle donnera son accord pour tenir le rôle vedette dans l’adaptation cinématographique avant de finalement atterrir dans Possession Meurtrière, un projet rival de L’Exorciste.
Là où ça devient spectaculaire, c’est lorsque l’on jette un coup d’œil à la liste des metteurs en scène pressentis. Y figuraient en effet Stanley Kubrick (écarté car il souhaitait également produire le film), Arthur Penn (Bonnie and Clyde) et Mike Nichols (Le Lauréat -que je n'ai toujours pas vu-). La Warner aurait par ailleurs incité Blatty à envisager John Cassavetes (Meurtre d'un bookmaker chinois) et Mark Rydell (là, désolé mais sa filmo ne me dit rien). C’est finalement Friedkin qui est engagé après pourtant de sérieuses réserves de la part des cadres du studio. Le triomphe critique et commercial de French Connection vient remettre tous ces petits marioles à leur place et c’est à partir d’août 1972 qu’Hurricane Billy commence à s’attaquer au tournage après avoir d’abord pris le soin de crucifier sur place le premier jet du scénario pourtant si cher au cœur de Blatty. Une décision qui marquera ce dernier car malgré l’Oscar qu’il décrochera pour son script, il restera persuadé que son premier jet était la meilleure version. Il faudra attendre la sortie de la version dite intégrale pour voir les deux hommes totalement sur la même longueur d’onde. On peut regretter (ou pas) ce nouveau montage, toujours est-il que le film reste visible en dvd dans sa version originel...

En 1973, les Etats-Unis sont plongés dans une crise qui va bien au-delà de l’habituel malaise ambiant que peut connaître à un moment ou un autre toute démocratie digne de ce nom. Non, cette fois-ci, c’est bien plus sérieux. En effet, le président Nixon (Richard Nixon) n’est plus qu’un vulgaire escroc paranoïaque aux yeux de la majorité de ses concitoyens, l’affaire du Watergate devient incontrôlable, le bourbier vietnamien est une plaie à vif, les tensions raciales sont toujours là, la jeunesse défie ses aînés, les parents ont peur de leurs enfants et la Garde Nationale ouvre le feu sur les campus universitaires. Bref, l’Amérique flippe grave et, comme elle n’a pas pour habitude de faire les choses à moitié, c’est la chienlit, la vraie. C’est dans ce contexte pour le moins agité que sort L’Exorciste, au lendemain de Noël (effectivement, la date interpelle) et apparemment, personne ne se doute du choc que ce film phénomène va provoquer. A la place d’un (bon) film d’horreur de plus, les spectateurs auront plutôt le droit à un direct dans les gencives suivi d’un broyage de l’œsophage (hein ?) avant d’être achevés à coups de pompes de sécurité dans les côtes pour ceux qui tiennent encore debout. Ok, cette comparaison à une agression physique est peut-être exagérée voire déplacée mais il n’empêche, de nombreux spectateurs vécurent la vision de ce spectacle comme quelque chose de viscéral, une attaque en règle contre tout ce qu’ils connaissaient de plus sacré dans la vie. Pour l’époque, et pour un film labellisé grand public surtout, c’est effectivement du jamais vu car ici, l’horreur n’est pas traitée selon les canons du genre mais au contraire sous un angle inédit qui ancre le récit dans la réalité, d’où l’impact énorme. Ce qui est montré dans L’Exorciste, c’est un quotidien banal, rassurant, celui d’une famille apparemment sans histoire vivant dans une maison confortable d’une banlieue paisible. Une image familière qui partira en lambeaux sous les coups de boutoir d’un facteur assurément autre venu du fond des âges. C’est ainsi qu’il faut comprendre le malaise d’un public qui assiste médusé au déchaînement de forces maléfiques recrachées par le vent du désert irakien et venus se perdre au cœur de l’Amérique sous la forme d’un démon qui souille tout ce que l’American Way Of Life compte de plus précieux. Dès lors, rien ne leur (et ne nous) sera épargné : ni la scène épouvantable d’une fillette se masturbant avec un crucifix, ni le langage ordurier, ni le foyer, un home sweet home devenu l’antichambre de l’enfer, ni la famille avec une mère qui ne reconnaît plus sa fille, ni l’Eglise avec deux hommes de foi qui payent le prix fort (dont l’un par un suicide sacrificiel) pour sauver ce qu’il reste de l’innocence en ce bas monde. C’est là l'histoire de l’éternel combat entre le Bien et le Mal, un affrontement clairement annoncé lors du prologue dans le nord irakien par toute une série de signes qui ne trompent pas.

On a tout d’abord le Père Merrin qui déterre une mystérieuse figurine qui s’avère être celle de Pazuzu, un démon assyrien qui se présente comme "Le roi des mauvais esprits de l'air, qui sort violemment des montagnes en faisant rage…". Dans le même lot, figure une médaille représentant Saint Joseph qui, par ses vertus apparemment protectrices, prendra la valeur d’un talisman. La découverte de l’amulette assyrienne semble bouleverser le Père Merrin qui dès lors, parait traverser un paysage lourd en menaces (on pense à l’apparition du forgeron borgne, à la vieille femme à l’arrière d’une calèche dont le visage étrangement figé semble évoquer la gueule grimaçante de la figurine, au temps qui s’arrête, au combat entre les chiens). Une ambiance malsaine qui baigne dans la lumière incandescente d’un soleil rougeoyant sur fond de chaos sonore et qui culmine par la séquence où le prêtre fait face à la statue de Pazuzu. Une ouverture électrique assurément, qui réapparaîtra par fragments plus tard à l’occasion de la séquence onirique du fameux cauchemar fait par le Père Karras, un homme rongé par la culpabilité face à la perte de sa mère. Un rêve qui, tout comme le prologue, est annonciateur d’évènements à venir (ici, l’alliance entre les deux hommes d’Eglise face au Mal).

(Bonjour, je suis le chanteur de Burzum
Par delà le spectaculaire et la crudité des scènes filmées dans l’esprit d’un reportage de guerre sublimé par un sens du cadrage limpide et un montage tendu, le film nous dépeint d’abord le portrait de personnages en plein doutes ballottés par une société qui se veut moderne, qui se croit humaine mais qui en réalité est elle même bien mal en point. C’est ainsi qu’il faut voir la foi vacillante du Père Karras. Celui-ci ne cesse d’être mis à l’épreuve tout au long du film. Par l’état misérable dans lequel se trouve sa mère d’abord (une source de culpabilité sans fin), par le démon ensuite, une entité qui, en prenant l’apparence de sa mère décédée seule dans un hôpital public sordide, le pousse dans ses derniers retranchements. Même chose pour le Père Merrin : depuis ses découvertes lors des fouilles archéologiques en Irak, il semble perturbé, comme s’il craignait d’être à l’origine de la délivrance d’un mal. Cette idée l’obsède au point de voir la statue de Pazuzu se matérialiser dans la chambre de Regan. Et que dire de Chris MacNeil, une femme qui vit mal la séparation d’avec son mari, une actrice qui voit son ami réalisateur négliger son art pour sombrer dans l’alcool, une mère qui voit son enfant mise en pièces par un mal que ni elle, ni la science ne peuvent identifier. Cette science qui en prend d’ailleurs pour son grade avec une armée de médecins réduits à l’impuissance, masquant leur désarroi par un jargon médical nébuleux et une batterie de tests à la froideur inhumaine, comme si la technologie, par un raccourci saisissant, infligeait autant de souffrance qu’un rituel moyen-âgeux… Au doute et à la remise en question, on peut également trouver dans L’Exorciste les angoisses d’une société adulte qui, face à la rébellion de sa jeunesse dans la drogue, le sexe et la contestation, ne sait plus quoi faire. Stephen King ne disait pas autre chose lorsqu’il le citait comme étant le film d’horreur sociale par excellence car réalisé à un moment où la fossé générationnel était à son apogée. A partir de là, on peut voir la possession de Regan comme la manifestation hystérique d’une crise d’adolescence...

Aujourd’hui, il nous reste un film qui, grâce à son aura sulfureuse, aura fait naître pas mal de rumeurs et fait cracher pas mal de venin, venant ainsi enrichir le statut légendaire d’une œuvre exceptionnelle. Qui par exemple, n’a pas entendu parler au moins une fois, de ces réactions hystériques avec tous ces spectateurs qui, en pleine séance, vomissaient, s’évanouissaient, étaient victimes de crises cardiaques pour les plus faibles, voire de fausses couches pour les femmes. Et que penser de cet ahuri qui se serait jeté sur l’écran pour capturer le démon ? L’Europe n’aura pas été en reste. En Allemagne, un type se serait suicidé après avoir vu L’Exorciste. En Grande-Bretagne, le film est jugé responsable du meurtre d’une fillette par un jeune adolescent. Friedkin, en habile manipulateur qu’il est, en rajoute lui-même une couche en racontant que… « Je me rappelle qu’un copain d’armée du Prince Charles d’Angleterre, qui avait vu le film, s’était rué à l’église et qu’il s’était immolé sur l’autel » (nan mais lol quoi !). Les fondamentalistes chrétiens y sont bien entendu allés de leurs petites remarques tel le télévangéliste Billy Graham qui qualifia le film de satanique (selon lui, le Mal s’était fondu dans la pellicule du film… vraiment nawak ce mec). On en passe et des meilleurs. Plus sérieusement, le tournage en lui-même ne fut pas de tout repos. Il faut dire que les méthodes employées par l’ouragan Bill pour stimuler ses acteurs (tous impeccables dans leurs interprétations) étaient plutôt particulières (genre le réalisateur qui s’amusait à tirer des coups de feu à l’improviste sur le plateau pour maintenir une ambiance bien tendue… clair qu'on voit pas ça tous les jours !)*. A en juger par le résultat à l'écran, on peut se dire que Friedkin a eu sacrément raison de bousculer tout son petit monde. Et n'oublions pas de citer le travail des gens qui ont contribué à la création d'un univers sonore unique (Robert Knudson et Christopher Newman, récompensés par un Oscar d'ailleurs) ainsi qu'au responsable d'effets spéciaux qui encore aujourd'hui, tiennent largement la route (Marcel Vercoutere) et celui des maquillages (Dick Smith, un mec qui aura loué ses talents aux plus grands parmis lesquels Coppola, Scorsese ou encore Cimino –mais pas De Palma… hahahahihihihohoho !-). Ouais, on peut dire que Friedkin a su s'entourer. C'est à ça qu'on reconnaît un authentique génie...
Voilà, que dire d'autre si ce n'est que L’Exorciste, et bien on continue à en parler avec passion trente ans après, signe d’un film à part, tourné à une époque à part, fruit d’une collaboration entre un juif agnostique et un libanais catholique qui, en plein Hollywood, auront su mener une aventure extrême jusqu’à son terme.
Amen.

(Bonjour, je ne suis pas Brian De Palma.)
*Pour plus de détails sur ces anecdotes de tournage, je vous invite, si ce n’est déjà fait, à visionner l’excellent documentaire de la BBC, The Fear Of God présent dans son intégralité sur l’édition DVD Z1




