Toujours en préambule, je tiens à préciser que, si c'est moi qui finis par créer un topic spécifique à cet auteur, ça ne signifie en aucun cas que je suis un spécialiste de son oeuvre, et encore moins des comics en général – au contraire même, c'est le forum Mad qui a grandement contribué à éveiller mon goût pour la chose (à une époque où je lisais encore Spawn en trouvant ça pas si mauvais - quoique sur la fin je me rendais quand même bien compte que ça devenait sacrément pourri mais là n'est pas la question).
Du coup, me demanderez-vous, pourquoi créer ce topic maintenant? Eh bien figurez-vous que j'ai très récemment fait la connaissance, en live, d'un madnaute tout à fait charmant, mais néanmoins intimidant du fait de sa très grosse culture, qui m'a demandé, comme ça, sans sommation, "qu'est-ce que tu penses de V for Vendetta?
Bon je vous cache pas que j'ai pas dit grand-chose d'intelligent, et, me voyant ainsi perdu, mon interlocuteur a comblé les blancs en mentionnant que c'était, selon lui, une œuvre marquée par une certaine naïveté, probablement explicable par la relative "jeunesse" (au moins artistique) de son scénariste. Naïveté qui s'exprime, notamment, à travers la description d’un régime politique caricaturant frontalement celui de l'Angleterre thatchérienne de l’époque, et bien sûr le personnage de V, incarnation fantasmée de la "rébellion contre le système".
(Si je retranscris mal ses propos, je m'en excuse auprès du madnaute concerné – quoiqu'il en soit, ça me paraît être de toute façon une bonne base de discussion)
Dit comme ça, ça se tient, mais je n'étais pas vraiment d'accord avec lui. Je lui ai alors opposé un élément qui contribue pour moi grandement à la qualité de V for vendetta, et qu'on n'avance finalement pas si souvent dès lors qu'on parle d'une BD écrite par un "génie": le dessin (de David Lloyd), qui apporterait, selon ce que je lui ai alors rétorqué, un certain recul (et donc de l'ambiguïté) vis-à-vis de cette base a priori un peu naïve.
Il n'a pas eu l'air très convaincu, et c'est vrai que j'apportais assez peu d'eau à mon moulin (c'était plus une intuition qu'autre chose). C'est en refeuilletant la BD que j'ai compris d'où me venait ce sentiment. Si, en résumé, le régime décrit peut apparaître excessivement "symbolisé" (camps de concentration, caméras dans tous les coins...), le rendu final se tient finalement à bonne distance de l'imagerie fasciste traditionnelle (pas d'emblème unique de ralliement type croix gammée, pas de duce vociférant, peu d'uniformes). Ce qui occupe principalement le cadre, ce sont les différents personnages représentant diverses sphères de cette triste société. Les cases sont même bien souvent trop étroites peur eux, et leurs visages marqués de rides profondes dominent bien plus que leurs poses. V lui-même est finalement assez peu iconisé en regard de son potentiel, et quand il l'est, il apparaît du coup plus comme un élément perturbateur, violent, que libérateur.
Ainsi, alors que le pitch pourrait faire croire à un "V l'intriguant rebelle contre la dictature fasciste", le dessin s'écarte immédiatement de cette proposition, puisque aucun de ces deux protagonistes (le rebelle et le régime) n'est véritablement iconisé, que ce soit à des fins de glorification ou de condamnation (V est finalement très en retrait, fuyant, et le gouvernement est avant tout représenté par les hommes qui le composent, via leur vie privée pas particulièrement spectaculaire).
Les véritables protagonistes de V for vendetta se nomment donc Miss Almond, détective Finch, Evey Hammond... ou même Robert, ce petit gangster pilier de bar qui demande désespérément qu'on n'envoie pas sa vieille mère dans une des "maisons" destinées au 3ème âge, et qu'il sait être des chambres à gaz.
Hommes et femmes, citoyens, malfrats ou fonctionnaires, qui essayent tant bien que mal de ne pas être malheureux dans un monde pourtant bien plombant mais sans que finalement personne n'en comprenne la raison (le "leader" est encore le plus paumé de tous).
Certes, cet aspect de l'œuvre, choix crucial, doit probablement autant au scénariste qu'au dessinateur (je confesse ma méconnaissance du processus de création dans ce domaine), mais il me semble tout de même que ces cadrages, ces teintes grises ou jaunes, ces ombres, contribuent pour beaucoup à retranscrire cette lutte de l'humain contre une mélancolie spirituelle, plus que le combat d'un terroriste contre un gouvernement.
(Pas que je veuille que la conversation dérive sur le film qui sort ces jours-ci aux Etats-Unis, mais il me semble que l'adaptation, de ce point de vue, relève d'un parti-pris bien différent - on en parle un peu par ici)
Ce que j'évoque là n'est bien entendu qu'un angle parmi les nombreux autres possibles pour parler de V for vendetta. Y a quand même pas mal de choses à dire, et plus encore si on étend la conversation aux autres BD de Moore. Donc allez-y, lâchez-vous, et dites-nous ce que vous pensez de V for Vendetta, pourquoi vous aimez, pourquoi vous trouvez ça pas si génial, si la BD vous apparaît directe ou complexe, etc...
Et n'hésitons pas non plus à dériver vers Watchmen et le reste: c'est le topic Alan Moore

