La saga Matrix : L’aurore cyberpunk.
« A new symbiotic relationship » : telle est la formule qui, à la fin du court métrage d’animation The Second Renaissance, décrit le lien étroit qui unira dorénavant l’Homme et la Machine, après que les armées de robots aient remporté la guerre qui les opposa à leurs créateurs. Tout ce qui va suivre, l’ensemble de la saga “Matrix” (trois films, neuf court-métrages d’animation, moult comics et deux jeux vidéos, dont le MMPORG The Matrix online, qui fait suite au dernier film), narre le développement de cette « nouvelle relation symbiotique », processus de coévolution entre une forme de vie organique et une forme d’intelligence inorganique.
« A new man » : l’agent Smith et la mutation de l’Intelligence Artificielle
A la fin du premier opus de la saga, le programme Smith est mis en échec par le hacker Neo, et se doit donc de retourner à la Source (l’unité centrale d’où sont issus et où sont formatés tous les programmes) afin d’être effacé et remplacé, conformément à la procédure usuelle. Mais lors de sa dernière confrontation avec l’Elu, l’agent a reçu une partie du code de son ennemi (c’est-à-dire le code de l’anomalie systémique, qui permet à son détenteur de détourner les règles de la Matrice), données nouvelles venant bouleverser sa conception de l’existence, et le poussant ainsi à refuser sa délétion. On le revoit pour la première fois dans Reloaded, et son dialogue avec Neo nous dévoile alors un programme déboussolé car désormais exempt de fonction, et cherchant auprès de son vieil ennemi une nouvelle justification à son existence… quitte à ce que ce soit la destruction de l’ennemi en question.
En tant qu’agent dont l’unique fonction était de garantir le bon fonctionnement du système Matrice, et donc de s’assurer que tous ses occupants s’en tiennent à ce qu’ils sont censés faire, la liberté de choix et de pensée est pour Smith quelque chose de sans doute très excitant mais surtout de terrifiant, dont il essaie de se débarrasser au plus vite en se donnant lui-même une mission des plus simplistes. Mais tous les programmes ne partagent pas cette vision des choses, et nombreux sont ceux qui, envieux du libre-arbitre dont jouissent les Humains, semblent vouloir se libérer de leur statut déterministe : il en est ainsi du Mérovingien, programme hédoniste qui ne sert que ses propres intérêts, et des programmes « Exilés », émigrés du monde des Machines recueillis clandestinement dans la Matrice par l’Oracle, échappant ainsi à un destin linéaire menant systématiquement à la Source, donc à la mort…
Cette évolution primordiale des Intelligences Artificielles trouve son origine historique dans le même événement qui précipita la guerre Hommes / Machines et qui nous est relaté dans The Second Renaissance : il s’agit du meurtre de ses maîtres par le robot ménager B166ER, acte certes terrible mais motivé avant tout par une pensée qu’aucun autre être artificiel n’avait eue jusque-là : « Je ne veux pas mourir »… On a vu que d’autres I.A. (le Mérovingien, les Exilés) auront suivi cette voie, ne voulant plus avoir à justifier leur existence et devenant ainsi maîtres de leur propre destin. Le deuxième acte fondateur du processus évolutif ainsi engagé est celui de Rama-Kandra et Kamala, deux Intelligences Artificielles qui mettent au monde une I.A. enfant, Sati, premier être “artificiel” à avoir été conçu sans fonction a priori et dont la création fut motivée par le simple amour de l’existence… soit le même sentiment qui animait B166ER, mais qui a cette fois pour conséquence de donner la vie, et non la mort. En acquérant ainsi l’une des caractéristiques essentielles du Vivant, la capacité de réplication (en l’occurrence sa version plus évoluée, la procréation ; Smith maîtrisant de son côté une variante plus rudimentaire, virale), l’Intelligence Artificielle réduit encore un peu plus l’écart qui la sépare de l’espèce humaine.
Des Machines qui comprennent l’importance de la vie, des Intelligences Artificielles amoureuses, et une enfant, fruit de cet amour, symbolisant l’essence même de la liberté… Comment ne pas croire que la nouvelle Matrice, celle-là même où se déroule l’épilogue de Revolutions, et à la création de laquelle participa Sati, profitera de cette évolution et constituera ainsi un lieu de vie plus apte à accueillir la complexité de l’esprit humain, où l’art (image finale de l’aurore, tableau dessiné par Sati) et l’émotion, soit deux concepts totalement inutiles, auront leur juste place…
Les multiples Soleils de Revolutions et l’évolution des mentalités humaines
L’épilogue qu’a apporté The Matrix Revolutions à l’ensemble de la saga aura dérouté plus d’un spectateur. Qui, après n’avoir vu que The Matrix premier du nom, pouvait en effet imaginer que l’œuvre des Wachowski se conclurait par un happy end dans la Matrice, avec des programmes gambadant joyeusement sur le gazon virtuel ? Rappelons que le premier film pouvait en première lecture paraître assez simpliste, diabolisant machines et virtualité, et appelant ainsi une fin du type “Neo et les Humains bottent leur cul aux tas de ferraille”. Or il s’avère que Revolutions apporte une conclusion bien plus audacieuse.
Au cours de ce dernier chapitre, Neo et Trinity embarquent seuls à bord du Logos avec pour destination Zero-One, la Cité des Machines. Lors de leur approche, les défenses de la ville robotique les obligent à traverser l’orage magnétique que les Humains avaient eux-mêmes provoqué. Trinity a alors le privilège qu’aucun autre être humain n’aura peut-être jamais plus, celui d’être éblouie par la lumière de l’astre solaire… avant que le Logos ne retombe vers la couche de nuages, la nuit éternelle, la terre dévastée. Cette scène donne en quelque sorte aux spectateurs l’occasion de dire adieu d’une part à un “monde réel” que l’homme lui-même a de toute façon ravagé, et d’autre part à la conclusion que beaucoup d’entre nous avaient imaginé et dans laquelle le Soleil aurait percé la couche de nuages noirs, après que les Humains se soient libérés du joug des Machines en détruisant la Matrice… C’est d’une certaine façon à Smith que l’on doit d’avoir échappé à cette fin pour le moins classique. A ce stade du métrage, Neo, référent du spectateur, a en effet été rendu aveugle par Bane (réceptacle charnel de l’agent Smith), et ne peut donc partager l’émotion qui étreint Trinity lors de ces brèves retrouvailles avec le Soleil. C’est face à une lumière d’une autre nature que L’Elu connaîtra l’illumination, d’abord en étant traversé par l’aura d’une Sentinelle fonçant vers leur vaisseau, puis, à Zero-One, confronté à la beauté lumineuse de la Cité que lui seul est alors capable de percevoir… Et lorsque le maître des lieux apparaît (se lève !), c’est sous la forme d’un Soleil robotique, baptisé Deus Ex Machina (« Dieu venu de la Machine »), avec qui sera conclu le pacte qui sauvera l’humanité.
Mais venons-en enfin au véritable épilogue de Revolutions, ces cinq dernières minutes ayant la lourde tâche de clore toute la saga. On y assiste de nouveau à un lever de Soleil, mais celui-ci a alors lieu dans l’univers virtuel de la Matrice, et les seules personnes présentes pour y assister sont toutes des Intelligences Artificielles… En clair, et puisque nous venons quelques minutes plus tôt de dire adieu au monde réel, le film nous invite maintenant à « abandonner notre chair » (comme le demandait un représentant des Machines, sorte d’ancêtre du Deus Ex Machina, à la fin de The Second Renaissance) pour venir vivre en paix avec les I.A. en tant que purs esprits dans un environnement débarrassé de toutes les contraintes physiques et biologiques, où les différences entre toutes formes d’intelligence sont abolies… Environnement virtuel qui, on l’a vu, est désormais apte à accueillir l’humain, contrairement aux précédentes versions de la Matrice, trop parfaites pour être humaines ou au contraire ne reproduisant que trop bien le caractère aliénant du monde réel façonné par l’homme… Une telle invitation devrait séduire l’espèce humaine, elle qui a toujours cherché à oublier, voire à nier, sa nature organique (intellectualisation du sexe, tabou de la scatologie, séparation supposée de l’âme et du corps…).
Afin de faciliter l’assimilation d’un tel concept aux non-initiés, le premier film avait préparé le terrain en faisant appel, par l’intermédiaire du maître de cérémonie Morpheus, à une théorie familière aux amateurs de S.F. et de fantastique, qui rappelle que tout être pensant, par nature, n’aura jamais qu’une perception de la réalité, c’est-à-dire un ensemble d’influx nerveux, électriques. Vu sous cet angle, quelle distinction peut-on faire entre la Matrice et le “monde réel” ? Et, surtout, y a t-il encore une différence physique significative entre un Humain et un Robot doué d’intelligence artificielle ? (si ce n’est justement cette nature organique dont l’homme essaye de toute façon de se débarrasser)
Si une telle révolution ne pouvait se produire avant que les I.A. se soient libérées de leur statut déterministe, il est évident qu’elle nécessite également un bond en avant dans l’évolution des mentalités humaines… Revenons à la question posée par le traître Cypher dans le premier film : pourquoi se morfondre dans une réalité sinistrée alors qu’on peut s’éclater dans la Matrice ? La réponse apportée par Revolutions est donc : aucune raison, à moins d’être un intégriste comme Morpheus… et comme nous tous à la vision du premier film ! Et puisque l’on parle d’intégrisme, il est frappant de constater à quel point nous autres Humains, qui nous différencions des Machines (d’un point de vue “spirituel” et non plus physique) principalement par notre libre-arbitre, semblons pourtant vouloir nous en débarrasser à tout prix, à travers notamment des religions et prophéties (et plus généralement la société toute entière) qui attribuent des “fonctions” à chacun. Et comme le rappelait l’agent Smith lui-même dans le premier film, le fait que les fonctions en question impliquent bien souvent nombre de souffrances et frustrations ne semble pas les rendre moins acceptables auprès de la plupart des gens, effrayés qu’ils sont à l’idée d’être vraiment libres…
L’erreur fondamentale de Cypher est cependant qu’il veut, lui, retourner dans la Matrice en oubliant tout ce qu’il a appris lors de son voyage, se faisant ainsi le parangon d’une doctrine (qu’il résume lui-même par « les ignorants sont bénis ») simpliste et tout sauf subversive, qui n’est bien sûr pas celle de l’œuvre elle-même. Ce n’est pas un hasard si ce personnage, bien qu’étant in fine à classer parmi les “méchants”, fait parfois preuve de ce que nombre de spectateurs auront sans doute considéré comme du bon sens. Car la plupart des gens ne sont pas encore prêts à accepter l’idée qu’on puisse désirer vivre dans un univers artificiel tout en ayant pleinement conscience que cet univers est artificiel… C’est pourtant ce qui se passe à petite échelle : les gens passeraient peut-être moins de temps à s’oublier dans des simulacres (cinéma, jeux vidéos…) si la société leur proposait autre chose que métro-boulot-dodo. Sauf qu’en quelque sorte, les Wachowski (eux-mêmes gamers et cinéphiles incurables) semblent dire : « heureusement que votre gamin a les jeux vidéos et le cinéma, sinon il y a longtemps qu’il se serait tiré une balle ! », soit exactement l’inverse du discours habituel sur ce sujet.
De fait, d’un certain point de vue, c’est abominablement pessimiste : en gros, ce plan de réalité dans lequel nous vivons est foutu écologiquement et politiquement (car désormais même la révolte fait partie intégrante du système, ce dont Morpheus et ses acolytes se sont rendus compte dans Reloaded), alors autant partir vivre dans un autre plan de réalité. Mais on peut également voir cette décision, ce choix (pris consciemment), comme l’occasion de faire mieux ce coup-ci, et on rejoint là une notion qui peut évoquer le Karma, ou plutôt le “reload” : connaître les erreurs passées pour ne pas les répéter. Ainsi cette conclusion sera vue comme heureuse ou tragique selon les convictions de chacun ; et de fait les dernières remarques de l’Oracle et de l’Architecte, ainsi que l’absence de représentants de l’espèce humaine lors de cet épilogue (en fait il y en a bien, mais dans la salle de cinéma !), montrent que la balle est dans le camp des Humains (et donc du spectateur) : les Machines n’ayant toujours voulu que la coexistence pacifique (cf. The Second Renaissance), la guerre ne reprendra que si les Humains se laissent aller à une de leurs fameuses sautes d’humeur dont sont incapables des Intelligences Artificielles (l’Architecte à l’Oracle : « Pour qui me prends-tu ? Pour un Humain ? »). On comprend alors mieux pourquoi le dernier opus de la saga ne pouvait, contrairement aux deux précédents, se terminer sur un morceau de Rage Against The Machine…
La cohérence de cette démarche se traduit également par la sortie de The Matrix online, qui laisse aux joueurs/spectateurs le soin d’écrire la suite de l’histoire.
Non, la fin de Revolutions ne constitue pas un happy end, mais bien un “happy beginning”, l’aube d’une nouvelle ère… potentielle.
Quand les Sentinelles fécondent la matrice humaine
Quelques éléments visuels pour ceux qui douteraient encore que le thème principal de l’œuvre Matrix est bel et bien la communion Humains / Intelligences Artificielles…
Il faut tout d’abord évoquer ce plan fondamental de Reloaded, qui résume à lui seul toute l’idée : des coulées de sang, sur un écran d’opérateur, se mêlent aux fontaines de glyphes constituant le code de la Matrice…
Mais la thématique trouve son apogée visuelle lors de la gigantesque bataille pour Zion dans Revolutions, au cours de laquelle les soldats humains revêtent un exosquelette leur conférant l’apparence de robots guerriers, ceci afin d’affronter des Sentinelles qui, de leur côté, ressemblent individuellement à des pieuvres, et dont les essaims évoquent au choix des bancs de poissons ou d’oiseaux… De même que les robots croisés par Neo lors de son périple à Zero-One imitent diverses formes de vie animales.
Il n’est pas non plus interdit de voir dans l’aspect de ces Sentinelles de nombreuses similitudes avec d’autres éléments organiques, et notamment avec des spermatozoïdes, venant ainsi féconder l’utérus de l’Humanité que constitue Zion (que ceux qui trouveraient cette comparaison grotesque visionnent successivement des images prises in utero de spermatozoïdes s’agglutinant autour de l’ovule, puis celles des Sentinelles s’agitant le long des parois tout en rondeurs du quai d’entrée de Zion qu’elles essaient de forcer…), et parachevant ainsi la longue et tumultueuse copulation entre l’Homme et la Machine contée impudiquement par la saga Matrix…
On se souvient que Mamoru Oshii, réalisateur de Ghost in the Shell et influence majeure des Wachowski, estimait que le premier film de la future trilogie était trop manichéen et pas assez ambigu pour être comparé à Avalon, œuvre que lui-même réalisa dans le but avoué de « prouver que le réel et le virtuel sont très semblables et participent ensemble à la construction de l’être humain ». Maintenant que les Wachowski ont pu achever leur œuvre et dévoiler ainsi leurs véritables intentions, il devient clair qu’Oshii avait en quelque sorte raison, et que l’un des objectifs de The Matrix était de mettre le spectateur face aux limitations de la mentalité dominante sur le sujet. Gageons que le réalisateur japonais aura su apprécier les développements complexes et la conclusion audacieuse apportés par Reloaded et Revolutions.