High Sierra (La Grande Évasion), de Raoul Walsh (1941)
Aussitôt sorti de prison, Roy Earle, un braqueur de banque rempile pour un dernier casse, afin d'assurer sa retraite. Un pitch tout ce qu'il y a de plus classique, ce qui n'empêche pas la sauce de prendre dès les premières minutes, grâce au savoir-faire devant et derrière caméra.
Devant : Bogart, qui s'impose dès la première séquence comme une évidence naturelle dans son rôle de gangster vieillissant, calme et posé. D'abord prévu pour Paul Muni, puis proposé à George Raft, Bogie alors peu populaire auprès des studios embobina ce dernier pour qu'il décline l'offre. La même année celui-ci refusa également le rôle de Sam Spade, prétextant ne pas vouloir jouer dans un remake... échec fatal, George ! Bogart en profite alors, bien aidé par ce roublard de John Huston, ici scénariste, pour finalement rejoindre le projet. Film important dans la carrière du duo donc, puisqu'il donna son premier rôle d'envergure à l'un et l'opportunité de passer derrière la caméra par la suite à l'autre. La suite, on la connait :
Le Faucon Maltais,
Le Trésor de la Sierra Madre, la bibine, la chasse aux éléphants...
Plus complexe et humain que les figures de l'époque (on est loin du psychopathe campé par Cagney dans
L'Enfer est à lui, pour comparer avec un autre Walsh), le personnage a également déjà un pied dans le film noir, annonçant ses films à venir
(c'est une femme qui causera sa perte, entre autre).
Face à Bogart, force est d'admettre que ses complices d'infortune ont un peu de mal à exister, à l'exception de la très charmante Ida Lupino, la seule avec un personnage un minimum développé. Les autres seconds rôles font par contre du bon boulot, notamment Barton MacLane patibulaire à souhait en flic pourri (il retrouvera d'ailleurs le duo dans les deux chefs-d'oeuvre cités plus haut).

Derrière : Huston à l'écriture, donc. On retrouve déjà les thèmes qui deviendront ses préférés (une quête : matérielle, mais aussi de liberté, un échec : à la fois tragique et porteur d'espoir), ainsi que sa proximité avec l'univers de W.R. Burnett, qu'il adaptera une troisième fois avec
Quand La Ville Dort, film généralement considéré comme étant le premier vrai exemple du genre.
La préparation du casse est rapidement traitée après la première rencontre entre les protagonistes, rien de bien original à se mettre sous la dent de ce côté là ce sera très expéditif, Huston préfère plutôt se concentrer sur les relations incertaines qu'ils entretiennent et la difficulté qu'a Earle à gérer sa liberté fraichement retrouvée. La présence d'une femme dans l'équipe, symbole des temps qui changent, ne manquera d'ailleurs pas de créer des dissensions en son sein. Si Earle, gangster de la vieille école, voit d'abord celle-ci d'un mauvais oeil, elle se révélera pourtant très vite être la plus fiable de tous.
Bien qu'impeccablement construit, le scénario n'évite malheureusement pas certains écueils mélodramatiques, avec un triangle amoureux qui ralentit quelque peu le récit. L'idée n'était pourtant pas mauvaise, puisque la jeune fille innocente que convoite Earle permet d'appuyer subtilement la paradoxalité du personnage, partagé entre son fantasme d'une vie rangée et ses activités de criminel. Puis, une fois ces divers conflits internes réglés, le casse est alors exécuté, tout aussi froidement qu'il aura été planifié. Naturellement, un imprévu arrive et l'affaire tourne mal. La bande est alors forcée de prendre la fuite et morale des années 40 oblige, le héros sera puni. C'est lors de ce final à l'apparence tragique, qu'Earle accepte enfin l'homme qu'il est et trouve la liberté qu'il recherchait, un joli retournement final dans la plus pure tradition hustonienne. Et comme souvent chez le bonhomme, aucun élément n'est introduit au hasard, la fin étant annoncée en filigrane tout au long de l'histoire (le chien).

Un script bien ficelé, solidement mis en scène par un Walsh faisant preuve d'un savoir-faire discret mais évident. Ses cadrages se font de plus en plus étouffants au fur et à mesure que l'étau se resserre et sa réalisation, déjà parfaitement ancrée dans les canons du film noir, se montre même particulièrement inspirée lors du final, qui prend alors de faux airs de westerns après une course-poursuite très réussie (Walsh signera d'ailleurs huit ans plus tard un remake 100% western du film avec
La Fille du Désert). On retrouve alors l'utilisation de plans larges, où l'immensité imposante des décors de la Sierra souligne habilement la liberté retrouvée du personnage. Bref une bien bonne petite série B parfaitement troussée, qui doit beaucoup à l'efficacité de son écriture et au charisme imposant d'un Bogart en pleine forme. 4.5/6
(Prof je compte sur toi pour ressortir de tes stocks ta critique best-seller de Rififi

)