
Le 8 décembre 1941, James Graham, un jeune britannique, se trouve à Shanghai, en territoire occupé par l'armée impériale japonaise, avec sa famille, le jour où l'empire du Japon, ayant envahi la Chine depuis 1937, déclare la guerre aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et aux Pays-Bas.
Séparé de ses parents et emmené dans un camp de prisonniers, le jeune garçon va transformer sa détention en aventure, se rendant indispensable à tous.

Considéré par une majorité de la critique comme un cinéaste commercial et marchand de divertissements sans substances, Steven Spielberg est, depuis quelques années (disons à partir de La Liste de Schindler, sorti en 1993), relativement reconsidéré. On reconnait au réalisateur une volonté d’aborder des sujets sérieux et à connotation historique comme l’esclavage (Amistad), la seconde guerre mondiale (Schindler, Il Faut Sauver le Soldat Ryan) le conflit israélo palestinien (Munich) mais aussi d’autres sujets plus contemporains liés à un certain 11 septembre 2001 : l’obsession du tout sécuritaire et la corruption étatique (Minority Report) ou la peur de l’anéantissement (La Guerre des Mondes)…

On reconnait que le cinéaste que l’on a trop vite considéré comme un amuseur public a mûri. Le raccourci apparaît très peu judicieux si l’on se remémore avec exactitude la carrière de Spielberg : Sugarland Express (1974), contait la fuite d’un jeune couple marginal déterminé à retrouver leur enfant qui leur a été retiré par une famille d’accueil. Bien que ne manquant pas d’humour, le film était tiré d’un fait divers tragique et ne faisait aucune concession quant à ce dernier.
La Couleur Pourpre en 1985 constitue pour le réalisateur de Cincinnati sa première approche d’un sujet historique : la condition des noirs dans le sud des Etats Unis des années 1900. Suscitant la polémique (la critique considéra choquant qu’un réalisateur juif et blanc adapte le roman d’une femme noire sur un tel sujet !), le film n’est pas inoubliable mais constitue un essai qui sera transformé deux ans plus tard et qui donnera naissance à un chef d’œuvre : Empire du Soleil.

Se déroulant lors d’une période historique que l’on retrouve régulièrement dans la filmographie du réalisateur (la seconde guerre mondiale), le film adopte le point de vue d’un enfant de bonne famille arrogant et mal élevé qui s’adaptera à l’horreur de la guerre et en sortira traumatisé à jamais.
Le premier plan du film symbolise clairement le propos du film : un cercueil laissant apparaitre un cadavre vogue sur l’eau au son de la berceuse galloise traditionnelle Suo Gan. Ce lien entre la berceuse pleine d’illusions et de réconfort et la réalité crue de la mort trouvera son point d’ancrage dans le personnage de James. Ce jeune garçon fera son apprentissage de la vie sans parents mais par le biais de Basie, un américain roublard et cynique, le long d’un parcours physique et psychologique semé d’embûches qui fera connaitre à James la faim, la mort et la vie des vaincus. Lui qui était nanti s’adaptera à vivre de l’autre coté de la barrière sociale.
James parvient à s’y accommoder mais aura toujours des problèmes d’adaptation. Sa passion pour l’aviation militaire manquera souvent de lui faire perdre pied avec la réalité mais sa quête d’héroïsme lui apportera un sens de la débrouille et une ténacité essentielles à la survie en milieu hostile. Le jeune garçon pourrait être un double du réalisateur qui hurle ici son admiration d’enfant les aviateurs comme on le voit dans une magnifique scène où James salue les kamikazes sur l'une des plus belles partitions de John Williams.
Le point de vue choisi par Spielberg qui nous fait autant côtoyer la fantaisie que le sordide donne un film atypique dans la carrière du réalisateur et aussi dérangé que son personnage principal. Sans être moralisateur, n’épargne rien à son héros et au spectateur. Malgré un final apaisant le héros semble porter à jamais les stigmates de ses mésaventures qui l’auront marqué à jamais. Comme pour démontrer que Spielberg était capable de porter à l’écran des sujets adultes et cohérents sans concessions hollywoodiennes (le gosse en a bavé !).

Ce choc, cette rupture entre l’innocence de l’enfance et du cynisme du passage (trop) prématuré à l’âge adulte constitue l’essai transformé de Spielberg après La Couleur Pourpre. Radical et désabusé, Empire du Soleil est aussi une rupture dans la carrière de Spielberg. Bien qu’abordant dans la suite de sa carrière des sujets ambitieux, aucun ne sera aussi dérangeant que le parcours de James Graham car les personnages principaux de Schindler, de Ryan ou Munich seront avant tout des adultes donc des êtres déjà conscients de la crudité du monde.

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