Après avoir rapidement regardé la liste des topics, il me semble qu’aucun ne lui est consacré.
Jack Ketchum
De son vrai nom Dallas Mayr, l’auteur américain est né en 1946. Son pseudonyme « Jack Ketchum » vient du nom traditionnel donné aux bourreaux britanniques (Jack Ketch). Après avoir été le secrétaire du célèbre écrivain Henry Miller (pas l’ex-mari de Marilyne Monroe, l’autre Miller) il a publié une quinzaine d’ouvrages mais seulement trois sont disponibles en français actuellement (ed. Bragelonne). D’autres ont peut-être été publiés par le passé mais ne semblent plus commercialisés.
Ne maîtrisant pas parfaitement l’anglais, je ne puis ici que traiter des trois ouvrages traduits en français.
Morte saison

Dans un bled du sud américain (le Maine du King si ma mémoire de chauve-souris est bonne), trois couples de vacanciers sont attaqués par un groupe de (tu le lis, je ne veux pas te niquer l’effet….)
Contrairement aux deux œuvres qui suivent, Morte saison mérite, elle, amplement le qualificatif de roman d’horreur. Dans l’interview donnée à Mad, Jack Ketchum s’exprime amplement sur le parallèle entre son livre et des films tels que « La colline à des yeux ». Le lecteur « madeux » est ici en terrain connu. Dans la nouvelle édition (celle commercialisée actuellement) le terme « sans concession » prend tout son sens puisque les modifications demandées à l’auteur par la maison d’édition lors de la première publication ont été réintégrées. Sans dévoiler le récit, la fin retrouve son caractère tragique et les descriptions des meurtres tous leurs détails macabres. Écrit avec un style très incisif, le roman ne se perd guère en conjoncture et les descriptions sont réduites au strict minimum.
Morte saison est un (très) bon roman d’horreur mais, encore une fois, il entraîne le fan du genre dans une atmosphère familière. Jack Ketchum va loin dans la cruauté mais il reste assez proche d’un certain cinéma des années 70 que nous connaissons tous ici. Nihiliste et réaliste dans sa transcription des actions humaine, l’ouvrage reste toutefois une lecture «divertissante » pour qui aime les émotions fortes. Nous, en quelque sorte.
Une fille comme les autres

Dans les années 50, deux jeunes sœurs adolescentes sont confiées à leur tante à la mort de leurs parents. La nouvelle tutrice va se révéler d’une grande cruauté, transformant l’aînée en jouet de sa perversion et de celle de ses fils. Cette histoire est basée sur un fait divers survenu en 1965.
Avec Une fille comme les autres, la lecture de Jack Ketchum change diamétralement de dimension. Cette fois, s’il s’agit encore « d’horreur » ce n’est plus celle de Morte saison, de Stephen King ou des nombreuses productions cinématographiques qui nous procurent un plaisir jouissif.
Cette descente aux enfers d’une adolescente est retracée par un jeune voisin, narrateur complice « malgré lui » des tortures qui lui sont affligées. Contrairement au roman précédemment cité, les « méchants » ne sont plus des êtres vivant à la marge de la société que le manque d’éducation et la vie sauvage ont éloigné de toute morale humaniste. Les bourreaux sont une mère de famille officiellement respectable et une troupe d’enfants qui s’amusent à voir souffrir l’une des leurs comme ils apprécieraient une partie de cache-cache. L’innocence prêtée à l’enfance n’apparaît que pour les deux victimes, pour le reste elle disparaît. Même si la marâtre incarne l’exécutrice en chef, les enfants du quartier ne valent guère mieux, tant leurs actes sadisme semblent jubilatoire à leurs yeux. Même le narrateur, pourtant souvent turlupiné par sa conscience, participe docilement aux sévices et se trouve longtemps des excuses pour ne pas agir. Avec des descriptions minimalistes, l’auteur n’épargne absolument rien au lecteur. Par un stratagème de narration, une seule des tortures fait l’objet d’une ellipse. Un choix opportun tant la seule évocation de ce sévisse pousse à fermer le livre une bonne fois pour toute.
Fils unique

Une mère tente de protéger son fils de son ex-mari, pédophile et violent. En proie à une justice incapable de lui porter secours, elle se retrouve précipitée dans l’horreur.
La lecture d’un roman pouvait-elle être encore plus éprouvante que celle d’Une Fille comme les autres ? Cela semblait difficilement possible, mais c’est le cas avec Fils unique. Pour n’importe quel individu normalement constitué, ce livre représente une expérience effroyable. Mais en tant que parent, la lecture est insoutenable. Le mot n’est pas utilisé à la légère. Lire ce roman est une épreuve. Le lecteur est-il pour autant un simple masochiste ? Nous y reviendrons.
Encore une fois, rien n’est épargné. Le viol d’un enfant n’est plus une abstraction, comme souvent dans les romans ou les films, mais un acte décrit avec ses conséquences cliniques. Le procès et sa conclusion ne sont en aucun cas une victoire expiatoire, mais une retranscription des dégénérescences de la vie en société. Comme dans la vie réelle, les « gentils » ne gagnent pas à la fin. Et aucun soulagement ne survient lors du prologue du livre.
Ces deux derniers romans de Jack Ketchum ne font appel ni au voyeurisme, ni à la complaisance. Les lire n’est ni une distraction, ni un plaisir. Je l’ai dit, c’est une épreuve.
Ces romans engendrent plusieurs questions, mais deux d’entre elles s’imposent tout d’abord : pourquoi les écrire et pourquoi les lire ?
Pour la première question, Jack Ketchum répond assez facilement. Il les écrit par colère. Par colère contre la violence faite contre des innocents, par colère contre ceux qui pourraient l’empêcher et ne le font pas, par colère contre certains institutions, comme la justice ou même la police, incapable de jouer son rôle dans ce domaine. Pour transcrire cette colère, l’auteur ne livre pas des pamphlets où il crierait son analyse sur les horreurs de notre monde. Il utilise un moyen bien plus implacable, il livre des faits. Rien que des faits qu’il décrit simplement mais soigneusement et les balance à la gueule du lecteur qui croyait jouer à se faire peur. « Voilà ce qui se passe pas loin de chez toi, voilà ce que nous civilisation d’apparence douillette cache en son sein, voilà ce que l’homme est capable de faire, voilà jusqu’où tes voisins sont capables d’aller », semble-t-il nous dire. Les faits divers les plus odieux peuvent nous révulser lorsqu’ils font l’objet d’articles de journaux. Mais lorsque ces mêmes faits sont détaillés en tant qu’histoire, lorsque les protagonistes ne sont plus un nom accolé à quelques actes mais un véritable être humain agissant dans la temps, alors une réalité abjecte nous percute l’estomac.
Lire Jack Ketchum, c’est renoncer à l’analyse conceptuelle, le manichéisme, les figures salutaires. L’expérience n’est plus intellectuelle mais viscérale. L’expression a été souvent galvaudée mais elle prend ici tout son sens. Décrire l’horreur est un exercice que beaucoup d’écrivains entreprennent. Mais jamais comme ça, jamais aussi loin. Même le récent « Les Bienveillantes » ou certains textes du marquis de Sade (dans un tout autre genre) ne peuvent rivaliser.
Ce qui était vrai ans Une fille comme les autres l’est encore plus pour Fils unique. L’enfant, l’innocence qui doit être préservée, devient la victime des pires sévices. Le parent, celui qui a la charge de le protéger, se retrouve dans l’impossibilité de le faire. Le bourreau, celui dont on voudrait nier l’humanité mais dont le quotidien peut tellement rappeler le notre, se révèle capable de pousser toujours plus loin des limites de l’horreur. Le monde qui nous entoure, ces individus et ces institutions rassurantes et familières, sont incapables de nous protéger et participe même à la violence envers les victimes. Se prendre cette vision du monde dans la gueule avec une telle violence laisse des traces.
Jack Ketchum est un grand écrivain. Pas un auteur de thriller ou de livres d’horreur, un écrivain tout court. Parce qu’il sait puiser dans l’humanité ce qu’il y a de plus sale et le dévoiler avec simplicité. Parce qu’il met dans chaque phrase un poids que nul ne sait se décharger dans l’heure qui suit la lecture.
Reste la seconde question : pourquoi les lire ? Personnellement, je ne sais pas. Une fois achevés, Une fille comme les autres ou Fils unique sont des livres dont on a envie de s’éloigner. Les ranger et ne jamais les rouvrir. Mais celui qui lira les premières pages ira jusqu’au bout.
Difficile de théoriser la raison d’être de la littérature. Sartre, Proust et d’autres s’y sont essayé. Mais seuls ceux qui lisent peu en ont une vision purement récréative.
Je ne sais pas pourquoi j’ai lu jusqu’au bout Jack Ketchum. Je ne sais pas non plus pourquoi j’ai ouvert ce topic sur lui. Je sais seulement que la boule que j’ai eue dans le ventre lors de la lecture des deux derniers romans cités refait surface à chaque fois que j’y repense.

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