
Une bonne déflagration crânienne que ce Gomorra, un grand prix cannois pas usurpé tant le film vous laisse pantelant à l'issue de la projo. Gomorra (contraction de Camorra et Gomorrhe, pour les étourdis du fond) fera assurément date dans la représentation cinématographique de la Mafia, tant il évacue tous les oripeaux glamours et glorifiants qu'on pouvait trouver dans les oeuvres des réas du Nouvel Hollywood, que le film cite narquoisement à foison, la réalité s'inspirant de la fiction, et inversement.
Le film opte donc pour une une esthétique naturaliste et documentaire, image crade, caméra souvent portée, gros plans qui fouaillent les personnages et les isolent fréquemment via une profondeur de champ très réduite. Le réa ne s'interdit cependant pas quelques effets de style, un plan séquence durant une filature assassine, ou une sèche et virulente fusillade. Encore une fois, le film refuse toute espèce de romanesque ou de fascination pour ces milieux interlope : on pénètre dans les crasseux et tentaculaires faubourgs napolitains pour une plongée suffocante de plus de deux heures. Le film est ambitieux, qui cherche à rendre compte des divers secteurs d'activité de la pieuvre : came, bien sûr, armes évidemment, mais aussi traitements des déchets ou confection textile. Pour ce faire, le choix du film choral semblait le plus judicieux pour restituer ces multiples réalités. Le film se compose donc de cinq histoires distinctes, aux tonalités assez différentes.
On empruntera ainsi la trajectoire de Toto, un gosse d'une dizaine d'année résident d'un gigantesque complexe HLM, qui fasciné par la mafia va servir de petite main aux trafiquants, jusqu'à l'inéluctable. Vient ensuite le responsable d'un atelier clandestin de couture, un homme respectable et compétent, qui va dispenser ses conseils à la concurrence chinoise et devra en payer les conséquences ; on s'attache ensuite au parcours d'un responsable d'une entreprise de traitement des déchets, un bel enculé si vous voulez mon avis, jamais le calibre en main mais plus dangereux que tous les porte-flingues napolitains réunis, chantre de la corruption des hommes et de la terre, maître des subtilités juridiques et de l'enfouissement des déchets hautement toxiques. Il y a également un "banquier" de la Camora, un homme veule et terne chargé de payer les familles des fidèles, terrorisé par la guerre qu'entraîne les mouvements sécessionnistes, prêt à toutes les lâchetés pour sauver sa peau. Enfin, last but not least, les deux éléments tragi-comiques du lot, qui seraient hilarants s'il n'existaient malheureusement pas des ados aussi décérébrés et azimutés dans la réalité, deux gamins sevrés à Scarface, électrons libres incontrolâbles qui filent à vau l'eau et en scooter vers un destin sanglant déjà tout tracé.
Si l'on se perd un tantinet au départ, le film trouve vite son rythme et entremêle habilement ces divers segments jusqu'à leur résolution souvent fatale, et toujours amère. Peu d'issues sinon la mort, sauf à être assez courageux et vertueux, et pas encore trop impliqué dans l'engrenage poisseux, pour tourner le dos au système et tracer seul sa route, démuni peut-être, miséreux sans doute, mais libre et les mains propres. Le film est aussi une formidable illustration des dérives de l'urbanité moderne, avec ses monceaux de déchets et ses HLM cyclopéens, territorialité pathétique pour laquelle on se massacre vertement, où l'on célèbre à un étage un mariage, alors que les camés font la queue dans l'attente de leur dose à celui du dessus. Le métrage montre également qu'il n'est pas nécessaire d'aller en Chine pour voir des enfants au travail, je pense notamment à une hallucinante scène de chantier qui provoquera quelques jaunes éclats de rire (d'ailleurs, pas besoin d'aller en Italie non plus, il te suffit de gagner la cité à côté de chez toi pour constater que ce n'est guère différent).
Bref, quand survient le générique de fin, sa musique lourde et viscérale, et ses quelques textes résumant l'activité de la Camora, on ne peut s'empêcher de proférer la célèbre phrase de Georges Abitbol : "Monde de merde".
(il paraît que le bouquin dont est tiré le film est mieux encore. A lire donc d'urgence)
(Sifu pardonne moi, l'avant-première était trop tentante, on y retourne quand tu veux mon poussin)

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