HINDSIGHT
« Polar coréen ». « Song Kang-ho ». Voila deux termes qui, mis ensemble, sont synonymes de qualité. Une fois de plus, c’est le cas. Pour ceux qui ne le remettent pas, Song Kang-ho est l’acteur fétiche de Bong Joon-ho que l’on a pu voir dans Barking Dogs, Memories Of Murder, The Host. Mais qui a aussi tourné pour Kim Jee-won (Le Bon, La Brute et le Cinglé, Quiet Family, The Foul King) et Park Chan-wook (JSA, Thirst, Sympathy for Mr Vengeance). Il est tout simplement le visage de ce nouveau cinéma coréen en vogue depuis une quinzaine d’année maintenant. Beaucoup le compare aussi au Robert De Niro coréen. Le De Niro de la grande époque j’entends. Cette fois, il offre son visage poupin et jovial au réalisateur Lee Hyun-seung aussi discret que talentueux. Lee est surtout connu en Europe pour avoir réalisé « Il Mare », excellent mélodrame fantastique. Le mélo, il aime ça Lee Hyun-seung et il en remet une bonne couche dans Hind Sight, mais cette fois il le camoufle sous les atours du polar coréen pour mieux le tordre, le modeler et l’avoir à sa pogne.
Hind Sight comment par une rencontre anodine, de celle qu’Hollywood nous en assène par paquet de douze chaque mois. Un homme et une femme que tout sépare partagent un même plan de travail lors de cours de cuisine collectif. Sauf que lorsqu’on est un ancien gangster, aussi légendaire que mystérieux, retiré des affaires, rien n’est jamais dû au hasard. Cette jeune fille est trop touchante, trop belle, trop opposée à lui que pour être honnête. Sous la camera de Lee Hyung-seun né une histoire impossible qui va se finir tragiquement. On le sait dès le départ mais l’important n’est pas là, l’important n’est pas la fin, mais la construction de l’histoire. S’il se glisse dans le costume du polar, le film est avant tout l’histoire d’une rencontre improbable et impossible entre un quarantenaire et une petite minette. Par petite touche, coup de pinceau après coup de pinceau, Lee construit cette relation à l’image d’un peintre pointilliste. C’est l’assemblage de toutes petites choses insignifiantes qui va donner un résultat grandiose. Ces petites choses sont distillées avec savoir faire par un réalisateur qui maitrise son sujet sur le bout des doigts. Un exemple vient de l’utilisation intelligente du téléphone portable nouvelle génération qui, d’abord présenté comme un fossé entre les deux futurs amoureux, va s’avérer un objet essentiel à leur relation. Des petites choses dans le style, Hind Sight en regorge.
Mais on à beau connaitre le sujet et le style comme sa poche, dans ce genre de relation, la complicité des comédiens est primordiale. Avec Song Kang-ho aucun problème on sait d’avance qu’il sera crédible et excellentissime dans son rôle. La bonne surprise vient de Shin Se-kyong qui, du haut de ses vingt ans tient la dragée haute à son partenaire et rend crédible et attachant ce personnage un peu paumé. Leur alchimie est palpable dès les premières images à un point tel qu’on à l’impression parfois de revoir la Jeon Ji-hyun de My Sassy Girl. Leur relation ca se développer crescendo pour atteindre son apogée dans un presque final à la beauté et à la puissance incroyable. Le film est construit de manière intelligente, partant du couple central pour se déployer cercles concentriques tout autour d’eau. A l’image des ondes provoquées par un gallet frappant la surface de l’eau. Tout autour d’eux des choses se passent, s’organisent contre leur gré. C’est ici qu’intervient la partie « polar » de « mélopolar ». Bien que très peu familier du genre, le réalisateur excelle dans cette partie aussi même si elle s’avère moins originale et plus balisée que le côté mélo.
L’intrigue s’articulant autour de la succession d’un gang, des intrigues qui en découlent auxquelles sont mêlés les deux héros. L’image est soignée « à la coréenne », les truands arborent tous de magnifique costumes noires et les armes blanches sont de sorties. La réalisation de Lee est classieuse, posée et moins tape-à-l’œil que chez certains de ses collègues. Le grain de l’image rappelle le néo polar européen ou américain avec des emprunts au cinéma de Michael Mann et au Drive de NWR. Le film est aussi très lumineux, très propre, un peu trop parfois, ce qi tranche avec la noirceur habituelle du cinéma coréen. Lee préfère joué sur les subtils changements d’ambiances et de colorimétries pour souligner ses effets. Chaque image tend vers la perfection mais contient en elle une profonde mélancolie. Tout est très beau mais on sait que cela va finir mal. Traduire ça par l’image c’est là tout le talent de Lee Hyun-seung. Et en effet la fin arrive, inévitable, inéluctable et se traduit par le plus bel acte d’amour qu’on puisse imaginer. Les deux heures de films qui ont précédées tendent vers cet instant. La finalité du film, la scène qui va mettre fin à tous les enjeux et conflits ébauchés jusqu’ici. Un modèle d’écriture. Qu’une dernière scène totalement artificielle et creuse vient gâcher. Le film dure trois minutes de trop, trois minutes qui viennent gâcher ce qui était jusque là un excellent film. C’est trop con…
Hindsight n’est pas parfait, il possède de nombreux défauts, est trop propre, trop classique, trop balisé. C’est une histoire qu’on a déjà vue et lue des dizaines de fois qui, dans ses grandes lignes, ne réserve aucunes surprises, on devine la presque fin passé la première demi-heure mais c’est un film qui excelle dans les détails, les petites choses. Porté par un couple d’acteur extraordinaire et une ambiance douce amère propre au cinéma coréen, on se laisse embarquer dans cette histoire mêlant joliment polar et romance. Une madeleine de Proust pour tout ceux qui, comme moi, ont grandi avec les mélopolars hongkongais découvert dans les années 90. Hind Sight se rapproche énormément du Beyond Hypothermia de Patrick Leung mais avec les spécificités et l’esthétique coréenne. Le film laisse le temps au personnage de se développer que ce soit dans l’action ou dans la comédie. J’ai insisté sur la romance mais rassurez vous le côté polar est lui aussi bien présent, les deux faces de la même pièce s’équilibrant parfaitement. Lee a bien compris que les scènes d’action seront plus fortes si on s’est attachés aux protagonistes et prends donc le temps de les travailler avant de les jeter au milieu des coups de feu et autres lames aiguisées. Le résultat donne un film puissant, classique et touchant. Tout autant mélodrame poignant que polar enragé, Hind Sight est un polar coréen pour ceux qui ont aussi un cœur.
5/6