Je viens de boucler la lecture de
Lost Girls, et force est de constater qu'on tient là un des meilleurs travaux du misanthrope de Northampton. Autant au départ j'avais un peu peur : rien de plus ardu que de produire une oeuvre licencieuse stimulant à la fois l'intellect et le vit ; la taille imposante de l'ouvrage laissait craindre également une éventuelle redondance. Déjà, le bouquin dans les mains, on feuillette et se rassure un peu : l'objet est beau, imposant et exhale une agréable odeur, les dessins sont chatoyants et racés. Mais c'est la lecture de la chose qui parachève cette première bonne impression : Moore a encore accouché d'un chef d'oeuvre, dans un genre difficile, auquel peu d'écrivains se sont risqués avec bonheur. Si la littérature érotique abonde au dix-huitième siècle, elle est le plus souvent purement fonctionnelle ; la plupart des grands écrivains ne s'y risquent que sur le ton de la plaisanterie ( le sonnet du trou du cul de Rimbaud), ou alors plus crûment dans leur correspondance. Au 20e, seuls Apollinaire et quelques surréalistes produiront des textes conjuguant littérarité et érection ( pas une seule sodomie explicite dans toute la
Recherche, c'est quand même malheureux ). Bref, genre déchu et délicat par excellence, l'érotique se laisse difficilement approcher.
Bon, le canevas de base, on le connaît : Alice, une aristocrate sexagénaire portée sur l'opium et les vulves, Wendy, une bourgeoise introvertie mariée à un ingénieur anglais rasoir et rassis, et Dorothée, jeune américaine délurée tout droit débarquée de sa ferme natale dans le Kansas, se retrouvent dans un hôtel autrichien très rococo tenu par un petit français raffiné et dodu, M. Rougeur, aux alentours de 1914. Ces trois protagonistes sont en fait les héroïnes d'
Alice aux pays des Merveilles,
Peter Pan et
Le Magicien d'Oz. Le livre présente alternativement des chapitres axés sur la vie dans l'hôtel, et d'autres évoquant les enfances des trois femmes au travers des souvenirs qu'elles délivrent. Bien sûr, c'est ce dernier aspect qui stimulera le plus le lecteur, tant la manière dont Moore se réapproprie et dévoie, tout en y restant scrupuleusement fidèle, le matériau de base, est réussie. Un choix très intéressant réside dans la décision d' évacuer de ces trois classiques de la littérature de l'imaginaire tout aspect fantastique. Les personnages et les aventures vécues par nos héroïnes relèvent du réel, parfois extravagant, parfois sordide ; seule la perception que les filles s'en faisait alors confèrent à ces événements un aspect fantasmagorique. Seul l'enfance ( ou la folie ) délivre une vision fantasmatique de la réalité .
A ce titre, l'expérience fondatrice d'Alice avec le lapin blanc est emblématique de la démarche perverse de Moore. Le lapin en question, qui précipitera Alice dans le merveilleux pays du saphisme débridé, est en réalité un vieil ami de la famille qui profitant de l'absence de ses parents troussera sans vergogne la jeune fille. Peter Pan devient lui un vaurien des faubourgs londoniens qui débauchera au cours d'un été hors du temps Wendy et ses frères ; Crochet est en réalité un voyeur lubrique à la main déformée par l'arthrite. Encore une fois, et sans vouloir trop déflorer l'intrigue, les passages les plus fameux des trois ouvrages sont tous présents dans le pastiche de Moore, du "lion" peureux à "l'épouvantail" écervelé de Dorothée, en passant par le thé chez le chapelier fou, le croquet de la reine rouge, et bien sûr le fameux crocodile qui aura raison de Crochet. Une relecture imposante et brillamment jouissive, qui nécessite tout de même d'avoir quelques connaissances des oeuvres matricielles pour en apprécier tout le sel. Attention, si le scénario ne s'autorise pas de franche incursion dans le fantastique, les dessins, eux, sortes de négatifs des inconscients enfantins des héroïnes, livrent parfois de superbes estampes hallucinées, où l'on verra Alice pourchassée par une monstrueuse verge turgide, la sorcière de Oz doublement pénétrée par un épouvantail et un homme de fer tout en suçant un lion à la membrure arrogante, ou Wendy virevoltant au dessus d'une Londres enténébrée et branlant Peter Pan.
Le livre est dès lors des plus stimulants dans ce travail titanesque de réécriture érotique, mais Moore ne s'arrête pas là et insère nombre d'artifices narratifs plaisants. On peut en mentionner quelques-uns : chaque case du chapitre consacré au lapin blanc, au cours duquel Alice trouvera métaphoriquement refuge dans le miroir, présentera une image reflétée ; deux chapitres consécutifs auront les mêmes trois premières planches mais embrasseront des points de vue différents ; plus loin, les ébats de nos trois tribades seront enchevêtrés à l'assassinat de l' archiduc François Ferdinand, orgasme et mort dûment mêlés.On ne compte pas, du reste, le nombre de récits enchâssés, les personnages en pleine action mis en abyme par la lecture d'un livre libertin, ce qui donne lieu sur la même page à des graphismes et des styles totalement différents.
Pour autant, Moore ne délaisse pas l'aspect principal de l'ouvrage, à savoir sa dimension érotique et pornographique. Là encore, le récit est habilement maîtrisé car il y a un montée en puissance bien réelle dans l'évocation des différents fantasmes, des plus communs aux plus sulfureux. Ca démarre doucettement avec une étreinte tendre et nocturne entre un homme et une femme ( quoique le bonhomme fétichise les pieds ), avant d'emprunter des chemins plus osés. Tout ou presque y passe : homosexualité, féminine bien sûr et ensuite masculine ( avec le mari coincé de Wendy découvrant les affres et les joies d'une bonne pénétration ), partouze, domination, inceste, pédophilie. Rien de choquant pourtant, Moore conservant toujours une légère distance narquoise avec son sujet ; du reste, le problème de " jusqu'où peut-on aller en matière de fiction érotique ?" est ouvertement posé par un personnage : doit-on s'offusquer de prendre du plaisir devant le récit d'une fillette sodomisée par son père ? Non, rétorque M. Rougeur, car ce sont des êtres de papier, "aussi vieux que ces pages sur lesquelles ils sont couchés", ne craignant "ni les effets ni les conséquences" de leurs actes, juste innocents. Puis le personnage de rajouter avec dépit que
lui, qui est
réel et qui vient de sodomiser la petite bonne de treize ans, se sent en revanche très coupable. Plaisante boutade de Moore.
Bref, vous l'aurez compris, Moore nous donne là un ouvrage qui trouvera aisément sa place au sein du panthéon de la littérature érotique, et permettons-nous de conclure avec lui : " Réchauffons-nous les uns les autres, comme les humains savent le faire. Faisons l'amour en attendant cette chose qui est si Grande.
Qui est si Terrible."
Edit : ah dites donc l'autre mec désagréable ouvre pas mal de pistes dans le post qui précède. J'aime beaucoup cela notamment :
CITATION
le fait qu'il s'agisse du versant hédoniste et solaire de From hell
( et féminin aussi )
Ca ne m'avait absolument pas effleuré l'esprit, et c'est vrai Lost Girl évoque méchamment l'enquête sur l' Eventreur, tant par son ampleur que par cette exploration en profondeur des territoires des fantasmes de l'inconscient.