Attention: chef d'œuvre absolu! Un Cronenberg dans la droite lignée des précédentes œuvres du maître, réalisant là bien plus cependant un film viscéral qu'horrifique. Curieusement, le terme "viscéral" pourrait mieux convenir à un film comme Vidéodrome ou La Mouche, puisque le "malaise" y est charnel, visible dans les chairs transmutées. Pourtant, Faux-Semblants, sans être un étale de chairs recourbées luttant contre l'esprit/âme (un spectacle visuel de ce combat) est pourtant un film dont la thématique renvoie directement à celle de ses prédécesseurs, à ceci près que le processus est ici inversé, l'horreur de cette confrontation des deux entités qui font l'Homme étant plus psychologique, puisque faisant intervenir le problème de la gémellité, deux corps pour un seul et même esprit.
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L'histoire:
Elliot et Beverly Mantle, deux vrais jumeaux, sont des spécialistes en gynécologie. Véritables prodiges dans ce domaine, récompensés par de nombreux prix, ceux-ci ont un cabinet prospère et réputé à Toronto, où ils s'occupent, entres autres, de rendre fertiles les femmes qui auraient un problème.
Leur vie est indissociable l'une de l'autre, entremêlée au point qu'ils vivent dans le même appartement, partageant tout, les femmes comme le travail, usant et abusant de leur extraordinaire ressemblance pour faciliter leur existence, tout du moins pour la rendre plus souple. Jusqu'au jour où Elliot ausculte Claire Niveau , une patiente peu ordinaire, puisque munie d'un utérus mal formé. Il la séduit, couche avec elle, puis, par jeu comme par habitude, invite son frère Beverly à en profiter. Hélas, le jeune homme, plus sensible et délicat, tombe amoureux d'elle. La relation devient plus sérieuse et Beverly refuse à son frère le droit de sortir à nouveau avec elle.
Un certain malaise s'installe. Beverly a peur que Elliot revoit Claire et cette dernière, ignorante de ce qu'il y a deux frères identiques, commence à s'inquiéter des sautes d'humeur de son amant. Jusqu'au jour où elle apprend la vérité. Une violente dispute s'en suit, qui semble clore définitivement la relation entre les trois personnes. Beverly en ressort profondément bouleversé.
Un peu plus tard, Beverly retrouve Claire. Entre temps, celui-ci a commencé à se droguer en avalant toutes sortes de médicaments contre le stress, l'insomnie ou la "douleur"; son état de santé s'aggrave rapidement. Il devient dépendant, amorphe, tremblant. Claire, qui préfère Beverly à Elliot -qu'elle trouve grossier et hautain- favorise une séparation entre les deux frères, qui ne se voient presque plus.
A mesure que le temps passe, l'état de Beverly empire, en proie à une angoisse perpétuelle. Claire, qui est actrice, doit tourné un film et le quitte le temps du tournage. Beverly s'enferme dans la démence et la paranoïa plus profondément encore. Incapable d'exercer la chirurgie, il provoque la faillite de leur cabinet, à force d'excès et d'opérations catastrophiques. Elliot tente tout ce qui est en son possible pour "récupérer" son frère mais, cela étant impossible, leur vie à tout deux s'écroule en même temps que leur réputation de chirurgiens hors pairs, Elliot décide finalement de rejoindre son frère et se laisse aller à son tour aux "délices" de la tourmente.
Un soir, alors qu'ils errent tout deux dans leur appartement sans dessus dessous -reclus-, ils décident communément de se séparer, Beverly opérant Elliot, qui meurt éventré. Beverly, paniqué, incapable de plus rien faire sans son frère, se recroqueville plus encore sur lui même, tel un mort vivant, pour se laisser au bout du compte mourir sur le cadavre de son frère.
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Comme toujours, Cronenberg s'est intéressé aux conflits de l'esprit enfermé dans un réceptacle charnel qui ne lui est pas adapté. L'esprit, plus fort que la chair, qui invente la "Nouvelle Chair", en adaptant son support charnel à sa juste convenance.
Ici, un esprit divisé en deux corps/supports. Les frères Mantle sont une seule et même unité qui fonctionne parfaitement tout en étant scindée, deux éléments "libres" opérant pour une seule et même cellule (un appartement, un cabinet, un confort, une gloire mutuelle). Ceci étant possible grâce à une ressemblance parfaite, qui facilite à la fois cette fusion (un esprit, mais deux corps identiques), mais aussi cette division (deux corps pour un esprit identique). Car les jumeaux sont bel et bien une seule et même personne, mais en deux exemplaires différents. A ceci près, néanmoins, que cet équilibre est précaire et qu'une légère anomalie existe indubitablement au sein de cette entité multiple en apparence parfaite.
En effet, cette ressemblance parfaite des deux corps, comme un miroir et son reflet, permet bien des avantages, l'un des jumeaux pouvant réparer les erreurs commise par l'autre à sa place, ou celui-ci s'occuper des affaires du premier quand il ne peut pas lui-même s'en charger. Car cette multiplicité permet une aisance tout particulière de mouvement/action et de déplacement, dans la vie sociale comme dans la vie professionnelle. "Je suis toi!" "Tu es moi" Je suis l'un des deux!" La confusion crée par cette assimilation est pour eux est un jeu aisé qui permet de s'échanger les femmes, les labeurs, qui permet de souffler à l'un quand l'autre se charge de travailler et inversement, et ceci au nez et à la barbe de tous ceux qui les côtoient, jusqu'à ne plus faire qu'une seule et même personne sans plus d'identité. Ce qui est le problème, car quand bien même les corps sont indissociables l'un de l'autre, les deux parties composant cet esprit ainsi divisé, quoi que complémentaires, sont tout de même différentes. Il existe une personnalité plus forte (extravertie), Elliot Mantle, et une personnalité plus "faible" (introvertie), Beverly Mantle.
La "saga" des frères Mantle va ainsi bon train jusqu'au moment où cette différence est clairement soulignée pour les deux. Comme cela, les deux frères fonctionnent comme un tout logique et sans faille, Elliot, le plus sûr de lui, apportant le nécessaire de force à son alter ego Beverly, pour que la balance soit équilibrée. Inversement, Beverly apporte à Elliot un peu de sa sensibilité, formant de la sorte un être, certes divisé, mais parfait, à la réussite professionnelle et amoureuse (conquêtes féminines) parfaite voire idéale. Un amour plus que fraternel unissant les deux parties Mantle, qui ne peuvent vivre que si elles ont toutes deux vécu les mêmes choses, goûté aux mêmes choses, vécu les mêmes expériences; une attirance presque sexuelle, puisqu'à l'amour de vôtre propre frère s'ajoute l'amour d'un corps qui est aussi (et tout simplement) le vôtre. Comme le suggère cette scène de la danse avec Cary, l'amour physique partagé avec une même femme est le "ciment" qui symbolise la symbiose entre les deux frères, la relation ultime (sexuelle) qui les réunirait totalement Pourtant, c'est l'amour du cœur qui va les diviser.
Alors que l'acte sexuel avec une même femme les rapproche comme une fusion de trois êtres en deux, l'acte sexuel avec une femme désirée, mais surtout aimée, provoque la rupture. Si l'un des jumeaux aime une femme (ici, Claire), et en retour est aimé d'elle, l'autre jumeau est inévitablement écarté. Elliot séduit Claire, fait l'amour avec elle puis, pour parfaire leur état de plénitude, l' "offre" à son petit frère Beverly, le plus réservé et le plus timide, qui s'éprend d'elle, et vis versa. En fait, Beverly découvre l'individualité au travers de Claire, prenant conscience qu'il peut aussi vivre en étant un seul, puisque aimé pour ce qu'il est (Claire ne sachant pas qu'il a un frère jumeau). La relation devient exclusive, Beverly refusant alors de "partager" la femme aimée, et le triolisme est rompu en écartant Elliot de la sorte qui, dès lors, se sent exclus, délaissé par son frère, sa moitié à lui qui est aussi une partie de lui. Alors que Beverly souhaite secrètement une séparation physique, mais non psychique (être "Beverly" des frères Mantle comme tel), via une différenciation des caractères distincts, Elliot prend peur. Alors que Beverly a peur de ne plus exister en face de l'être aimé, Elliot quant à lui à peur d'être séparé en face de l'être qui est aimé. C'est alors que Claire découvre le pot aux roses, quand ses soupçons (l'homme avec qui elle couche lui semble multiple - limite schizophrène) sont confirmés.
Beverly est donc soudain déchiré entre son frère (autrement dit lui-même) et Claire, deux rivaux qu'il aime tout autant. S'en suit une longue et lente dégénérescence, durant laquelle Beverly souhaite ouvertement "exister" en tant que tel, aspirant à une vie défaite de celle de son frère, une certaine séparation. Hors, il ne peut y en avoir. Car, à contrario des frères siamois et du rêve (une déchirure salvatrice) que fait Beverly, les deux frères Mantle sont reliés par quelques choses de plus fort que la chair: leur esprit. "Une chose terrifiante" que d'être séparés car, comme le dit Elliot, "sans lui, [il] n'est plus rien!" On ne peut couper le cordon, il n'en existe pas de tangible, des tissus charnels qu'un simple coup de scalpel pourrait sectionner. Une connexion qui va bien au-delà. De ce fait, Beverly va s'enfoncer dans l'amertume, le désespoir, les drogues, jusqu'à s'aliéner. Entraînant son frère avec lui dans sa déchéance, les avantages d'une ressemblance totale amenant les désavantages inverses, le discrédit, la honte, l'assimilation négative. Et comme le dit Elliot, qui va se retrouver "seul", désorienté/déstabilisé, le seul moyen de retrouver son frère est de lui ressembler plus encore, malgré lui, s'aliénant à son tour, car sans lui, il n'est qu'une coquille vide, un récipient vidé d'une partie vitale de son contenu. Une question de synchronisme, ajoute-t-il. L'autodestruction de l'un entraînant inévitablement la destruction de l'autre jumeau, comme le souligne le déclin de leur univers commun, leur cabinet ainsi que leur appartement communs. A l'indifférence du début succède la différence, puis l'indifférence de nouveau… dans la mort. A la fin, les jumeaux retrouvés, au plus mal, décident de se séparer, mais plus unis que jamais. Car, après la mort de Elliot, véritablement sacrifié, Beverly s'enfermera dans le mutisme et la prostration, jusqu'à le rejoindre pour toujours, libérés qu'ils sont de ces corps gênants, dans un au-delà où les deux moitiés séparées pourraient enfin se retrouver…
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Le film (magnifique) illustre à merveille ce combat de l'esprit contre une chair capricieuse, ici scindée en deux. Un esprit divisé qui va lutté contre cet handicape pour, enfin, au-delà de cet obstacle, trouver sa forme/enveloppe adéquate. Un combat dont les mutations ne sont plus celles du corps soumis par la volonté de l'esprit, mais celles de l'esprit soumis par la volonté du corps, l'enjeu restant la toute puissance de l'esprit qui, dans Faux-Semblants, ne peut trouver la "grâce" que dans la mort. Toute puissance relative, cependant, car s'il est l'instigateur -à chaque fois- d'un changement, il est ici représenté comme un générateur qui, s'il est morcelé, perd (un peu) de sa force, jusqu'à se déchirer si l'une ou l'autre de ses parties vient à flancher.
Cronenberg réalise donc un film très complexe, au scénario très élaboré, qui, tout en variant la forme, prolonge le fond tourmenté de son oeuvre où l'Homme s'entredéchire lui-même, de l'intérieur. Un thème de la dissimulation (des faux-semblants, justement) qui, ici, a une importance primordiale, puisque tout est basé sur l'absence d'action/réaction du corps Les visages et les corps sont certes parfaits, mais ils dissimulent des mutations cachées, que ce soit un utérus ou une personnalité altérée. La mise en scène, pleine de sobriété, fluide et effacée, laisse justement parler ces images d'elles mêmes, pleinement de sous entendues. Néanmoins, même si Cronenberg signe là l'un de ses films les plus soft, il demeure quelques touches ici et là où rejaillissent le spectre de ce combat organique, brutal et traumatisant, telles que cette mutation étrange d'une femme ou ces objets de chirurgie pour l'opérer, mais, surtout, cette image clef qui illustre le mieux toute la substance du film, séquence gore -paradoxalement (?!)- durant laquelle Geneviève Bujold déchire avec ses dents le cordon onirique qui relie les deux frères siamois.
Sans oublier cette hallucinante (double) performance dû à Jéremy Irons, aidé en cela par des effets spéciaux à l'image de la mise en scène et de la musique de Howard Shore, effacés. Tout en gardant au maximum deux allures fondamentalement similaires, Irons arrive avec une efficacité confondante de simplicité à imposer deux figures, deux personnalités parfaitement identifiables, tant au niveau des mimiques que de la prestance. Deux frères dont la lente et troublante descente aux Enfers soulève une question fascinante sur l'existence, sur l'identité de soi par rapport à soi, mais aussi par rapport aux autres.
5/6.

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