Mad Movies: Et vous, vous écrivez quoi ? - Mad Movies

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Et vous, vous écrivez quoi ? L'imaginaire des madnautes

#1 L'utilisateur est hors-ligne   Southeast Jones 

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Posté 07 février 2009 - 23:11

Je tiens tout d'abord à présenter mes excuses si d'aventure ce sujet n'était pas à sa place, je le déplacerais ou le supprimerais sur simple demande. Il m'a simplement semblé intéressant d'aborder l'imaginat des madnautes, mes visites sur de nombreux site et ateliers d'écriture m'ayant appris que souvent le talent se révèle là où on l'attend le moins. C'est donc au partage de vos idées mises en mots que je vous convie. Nul besoin de cotation mais toutes critiques étant par essence constructives, elles sont les bienvenues.
Allez, j'ouvre le bal !



Trip

Je taquine volontier la plume ou dans le cas présent, le clavier; avec un certain bonheur. Ecrire est depuis de très longues années un besoin quasi viscéral, complément presque obligatoire de ma passion pour la science-fiction. J'ai peu publié, quelques textes sur la toiles dans des forums dédiés au genre (dont plusieurs sur un site espagnol), des short-shorts sur le Flash Infini version papier et une nouvelle dans le fanzine Géante Rouge (d'autres sont en attente au comité de lecture).
Bien qu'il soit en cours de réécriture, ce texte peut se lire tel quel, la version finale sera plus longue (entre 5 et 10.000 signes) afin d'intégrer le recueil que je compte présenter à l'édition d'ici dix à douze mois.

Trip


Samedi. Marre de leecher idiot, trop lent sur l’hypernet, cinq cent milliards d’utilisateurs avec une connexion de trois téras et mon quantique qui rame. C’est décidé, demain je quitte le mod Stellaire pour passer en Galactique. Sainte Vierge En Cloque, comment faisaient-ils avant ? J’ai de la peine à imaginer qu’on pouvait se contenter d’un seul système solaire ! Dimanche. Le chirurgien m’a greffé un plot juste au dessus de la glande pinéale, grave, on dirait que J’ai trois yeux. L’installateur vient de partir, je me branche vite fait. Deux cent trillons de nautes utilisent ce réseau, c’est l’univers dans les synapses, la connexion est parfaite. Mercredi. Plantage en règle, une surcharge de spam a failli me griller le cerveau. Le flashe d’enfer, si la mort ressemble à ça, c’est le pied de dieu mais mon quantique est foutu. Jeudi. J’ai rêvé du grand Seeder, The God of Ultranet, notre Master à tous ; il semblait m’appeler. Me faut rapidos une nouvelle bécane, je dois être en manque si j’ai des visions. Certains disent qu’il existe vraiment et qu’il n’y avait pas de dieu avant le Web. Cette chère humanité serait-elle capable de faire autre chose que de se foutre sur la gueule ? Demain, demain… Vendredi. J’ai acheté un cyber, un véritable monstre. Dans la foulée, j’ai pris aussi un immeuble de cinq étages pour le monter, ça prend une place folle ces petites choses mais je ne pourrais en profiter que dans deux jours, dur, dur. Ma petite déprime s’efface après la deuxième bouteille de mescal que je siffle entre deux joints et un rail de coke.
Samedi. Je me suis consolé avec une séance de cybersexe de groupe sur mon vieux Stellaire, ça passe le temps mais l’alcool et la cantharide ça fout la gerbe. Et puis j’ai reçu une alerte du Doc On Line, ce putain d’aphrodisiaque m’a bouffé un rein, le nouveau est disponible au centre de clonage. Faudrait vraiment que je débranche ces censeurs, la plus petite élévation de température ou une simple augmentation du rythme cardiaque et vlan ! C’est l’alerte télépathique. C’est charmant quand on baise, même si c’est avec une machine. Plus de mescal, je passe à l’absinthe.
Dimanche. Casquette plombée. C’est le grand jour. J’avale vite fait quelques dégrisants que je fais passer avec un fond de bière qui doit bien traîner sur la table depuis trois ou quatre jours. Rappel du Doc juste avant de partir, pas le temps, pas envie, mon bébé m’attend.
Là, j’ai fait fort, ça va déchirer ce truc ! Je quitte le Galactique pour passer en mod Dimension, nombre d’utilisateurs et vitesse de connexion tendant vers l’infini. Pourtant ça ne paie pas de mine, le terminal se trouve dans une petite pièce de quatre mètres de coté baignée d’une clarté glauque. Le reste de l’immeuble est bourré à craquer de refroidisseurs à l’azote et de tout un tas d’appareils auxquels je ne comprend rien. Ce qui compte est dans cette pièce.
L’employé m’explique en détail le processus, « -oui monsieur, j’ai bien compris qu’après trois jours c’est irréversible, oui, non, non, oui… « Et je signe le formulaire de décharge à deux mains. Il m’aide à m’installer, l’intégration sera complète en une semaine. Le couvercle se referme, je suis nu dans un bain nutritif, bardé d’électrodes et pour la première fois de ma vie, j’ai peur. Dans septante–deux heures exactement, le premier bain sera peu à peu remplacé par une gelée ayant quelques similitudes avec le suc gastrique, mon corps sera lentement digéré et absorbé par le cyber. Ma psyché prendra alors possession de la moindre puce ou processeur qui le constitue, lui et moi ne feront plus qu’un et je serais immortel. Trois jours déjà, un simple bip pour m’annoncer que je suis en cours de finalisation. Je peux enfin démarrer. Je lance l’auto-upload, espace, temps et dimensions se confondent tandis que j’explose en milliards de particules tel un Big Bang électronique. Je me sens bien.
Je vais tout savoir, tout connaitre…
Bientôt, je serais assis à la droite du grand Seeder.

Southeast Jones

#2 Le Grand Wario*

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Posté 09 février 2009 - 09:38

CITATION(Southeast Jones @ 07 2 2009 - 22:11) <{POST_SNAPBACK}>
Il m'a simplement semblé intéressant d'aborder l'imaginat des madnautes, mes visites sur de nombreux site et ateliers d'écriture m'ayant appris que souvent le talent se révèle là où on l'attend le moins.

Hé ho, cause correct, le pitit newbie, hein ! mad.gif

Sinon, il existe un topic, dans cette même section, ou tu pourras exercer ta logorrhée pour t'amuser. Viens faire un tour smile.gif

C'est .

#3 L'utilisateur est hors-ligne   Southeast Jones 

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  Posté 09 février 2009 - 14:19

La logorrhée, c'est pas une mst, ça ? tongue.gif
Je viens d'aller jeter un ch'ti coup d'oeil et ton jeux m'a l'air pas mal du tout; les madnautes y font effectivement preuve d'un certain talent, je dirais même d'un talent certain. Mais est-ce bien le même sujet ? Tu proposes un jeux, je propose aux mad's de laisser voguer leur imaginaire sans contrainte au gré des mots, seule exigence, que les textes se basent sur l'un des thêmes qui sont chers à notre mag préféré, fantastique, féérique, horreur, gore (voire trash) et bien entendu, la science-fiction dans toutes ses déclinaisons. On peut mettre une limite au nombre de signe, 5000 espace compris me semble assez correct. Je crois donc que je vais tester ce sujet (à moins qu'on ne me dise le contraire), quitte à le supprimer d'ici quelques temps si je vois que la sauce ne prend pas. Mais la qualité (et l'humour) des écrits déposés dans ton sujet me donne à penser qu'il y a bien de la graine d'écrivain chez les madnautes.
Wait and see !

#4 L'utilisateur est hors-ligne   Sh@dow 

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Posté 09 février 2009 - 23:02

Quand c'est bien, faut le dire. Alors, j'ai beaucoup aimé ta prose, malgré l'évidente inspiration Gibsonienne. Mais c'est bien. Persévère.
Image IPB

#5 L'utilisateur est en ligne   Larry Underwood 

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Posté 10 février 2009 - 00:02

J'ai écrit cette nouvelle en février 2001... je pensais que je ne supporterais pas de la relire, mais je continue à la trouver amusante. Sans autre prétention que de vous divertir 10 mn avant d'aller au boulot ;o)


UN TRUC QUI GRATTE


Jeanne mordit à belles dents le pain tendre de son double-cheeseburger. Un mince filet de sauce américaine se figea au coin de sa bouche et William le regarda d’un air écoeuré. Il voulut lui faire remarquer de s’essuyer avant que cet épaisse couche de gras ne coule le long de son menton et ne tâche son pull, mais il laissa tomber. Depuis quelque temps, il laissait tout tomber.
Il se mit juste à espérer qu’elle n’essaierait pas de l’embrasser sans avoir fait disparaître cette cochonnerie. Il avait les lèvres gercées comme chaque hiver et le sel de ses frites lui mettait les commissures à rude épreuve. Pourquoi fallait-il toujours qu’ils salent trop fort leurs foutues frites ? A ton avis Billy ? Pour que tu crèves de soif et qu’ils puissent te vendre un deuxième Coca, c’est logique non ? Après tout, un Coca 50 cl à 20 balles c’est plutôt tentant.
Déprimant. Il évitait d’habitude ce genre de pensées mais aujourd’hui il se disait qu’effectivement il aurait bien pris une autre boisson, même coupée aux trois quarts avec de l’eau du robinet.
- Je vais reprendre un truc à boire, dit-il en se levant. Tu veux quelque chose ?
Jeanne leva les yeux de son plateau barbouillé de tâches graisseuses et marmonna vaguement une réponse, la bouche encore pleine du dernier morceau de hamburger. Will n’attendit pas qu’elle ait avalé, de toutes façons il savait qu’elle allait dire oui. Elle répondait oui à tout ce qu’il voulait, à croire qu’elle n’avait pas d’autre rôle à jouer que celui de la petite amie idéale, toujours de bonne humeur qui s’efforçait de ne pas avoir l’air trop conne devant ses copains.
“Tu veux voir un film ce soir ? -Oui.” “Ça te dirait une partie de flipper ? -Oui.” Par moment ça le foutait en rogne. Il avait envie de la secouer, de lui serrer la gorge jusqu’à ce qu’elle crache un “NON !”, rien qu’une fois. Eh Jeanne ! une petite sodomie aujourd’hui ? Elle dirait oui, bien sur. Il se sentait salaud envers elle.
“Après tout, lui répondait Hank chaque fois qu’il se plaignait de Jeanne la Merveilleuse, qu’est-ce que tu voudrais de plus ? Ta môme est roulée comme une petite garce Bangkok, je connais pas un gars qui refuserait de la passer au fer. En plus elle est à ton service pour tout ce que tu veux. C’est vrai bon Dieu, je l’aie jamais entendue se plaindre ou dire qu’un truc la dérangeait. Et toi tu viens encore me trouver et pleurnicher sur mon épaule parce que tu voudrais qu’elle soit chiante ? Là mon vieux, il va falloir que tu m’expliques...”
Il se contentait de faire une moue boudeuse et il passait à un autre sujet. “Tiens t’as vu ? Les Giants ont encore perdu un match !” Mais Jeanne continuait à dire amen toute la sainte journée et ça lui tapait sur le système. Je suis un salaud, pensa-t-il en commandant à la caissière un autre Coca. Ouais, parfaitement.
Il vit que Jeanne avait passé un coup de serviette sur ses lèvres. Tant mieux. Il se voyait mal prendre un air dégoûté et rejeter la tête en arrière quand elle s’approcherait vers lui en minaudant et que cette traînée de sauce soit encore en place, presque figée. William déposa les boissons sur la table. Il aspira rapidement trois longues gorgées et il dut retenir un rot mémorable. Jeanne fronça le bout du nez. C’était sa façon de sourire de la situation. A son tour elle plaça une main devant sa bouche et étouffa discrètement un renvoi. Bon sang ! songea Will, elle croit peut-être que roter l’un après l’autre fait partie des délicieux instants dans la vie d’un couple. Il en avait presque envie de vomir. Son estomac avait du mal à accepter le concept du double-cheeseburger, et il n’avait pas terminé sa portion de frites trop salées.
Il était grand temps de quitter ce restaurant. Une fois chez lui, il débrancherait tous les circuits pour dormir deux jours de suite. Ensuite ça irait mieux.
- Willie ?
La voix de Jeanne était nerveuse. Il la regarda sans comprendre. Il haussa un sourcil en guise de question. Bordel, qu’est-ce que tu veux encore ?
- On peut s’en aller ? demanda-t-elle.
La table était débarrassée. Il ne s’en était même pas rendu compte. Jeanne avait ramassé tous les papiers gras et vidé les plateaux dans la poubelle sans qu’il en ait conscience. Mauvais ça, très mauvais... Combien de temps était-il resté la bouche ouverte à fixer le vide ?
Plus tard dans la soirée, lorsqu’il repensa à l’incident, il attribua cette absence à Jeanne. C’était de sa faute, elle qui s’enthousiasmait sans arrêt pour des âneries. Il avait juste réfléchi un peu plus longtemps que d’ordinaire, on n’allait pas l’empêcher de dormir à cause d’une légère absence.
Mais William Lautner n’était pas le genre de garçon à se rassurer avec des fables. Il savait très bien quel était le vrai problème, cette chose ignoble qui aurait du le rendre marteau le jour où il l’avait sentie pour la première fois. Ce truc dur qui le démangeait, qui poussait petit à petit dans le fond de sa gorge. C’était une dent.

Le jour de son dix-septième anniversaire, William se réveilla avec une espèce d’irritation sur le voile du palais, cette partie tendre de la bouche qui se situe tout en arrière, à mi-chemin des molaires et de la luette.
Il se rendit à la salle de bains et avant même d’uriner il s’observa dans la glace. Il se sentait patraque, mais avec suffisamment de volonté et une bonne aspirine il comptait bien profiter de la journée. D’autant que Jeanne lui avait promis un cadeau très spécial. Elle le lui avait murmuré à l’oreille, presqu’en italique : tu auras droit à un cadeau très spécial. Son sourire s’était élargi comme une part de pastèque et il avait senti une érection du diable se cogner contre la braguette de son jean. Oh ! oui, ça serait un joyeux anniversaire.
Il se racla la gorge plusieurs fois et essaya de frotter la légère démangeaison avec la brosse à dents. Il ressentait la gêne que l’on éprouve en avalant par mégarde quelques cheveux sans réussir à les recracher tout de suite. Il descendit deux grands verres d’eau et prit sa douche. Dix minutes plus tard, le copieux petit déjeuner que sa mère lui avait préparé pour l’occasion glissa sans encombre sur l’excroissance osseuse qui avait percé durant la nuit. Ce fut un anniversaire particulièrement réussi.

En octobre, William était devenu la star du lycée. Il était non seulement le plus beau et le plus âgé de sa classe, mais il restait modeste et discret. De manière plus officieuse, il ne devait sa notoriété qu’à un seul et unique exploit mais qui lui assurait l’immortalité dans l’histoire du Lycée MacArthur : il avait remporté la virginité de la sublime Jeanne Ashley. William accueillit cette reconnaissance comme il avait toujours pris ce que la vie lui offrait. Avec gratitude, sans y attacher une réelle importance.
Vers la fin du mois, alors que Thanksgiving se profilait munie de son cortège éternel de réceptions familiales et de sandwichs à la dinde, William avait bien d’autre soucis en tête que sa célébrité. C’est que, voyez-vous, ce qu’il avait pris au départ pour une angine ou une quelconque inflammation s’était transformé en quelque chose de si horrible qu’il s’interdisait même d’y penser.
C’est en cours de physique que le picotement devint manifeste. Il en était arrivé au point où il ne pouvait plus nier son inquiétude. Alors que le professeur essayait de maintenir en éveil sa trentaine d’élèves, William passa sa langue sur le palais. Il avait totalement oublié cette désagréable sensation qu’il avait eu au réveil un mois et demi plus tôt. La chose était là. Ce n’était pas
(une dent)
une chair infectée, ni une brûlure qu’il se serait faite en avalant un plat bouillant, il s’agissait d’une sorte de
(une dent une dent oh ! mon dieu c’est une dent qui me pousse au fond de la gorge !)
boule indolore. D’accord, ça ne fait pas mal, mais qu’est-ce que C’EST ? Il s’assura que personne ne l’observait et s’enfonça un doigt aussi loin que possible, jusqu’à ce qu’il ne sente son repas du midi menacer de ressortir. Il avait bien touché quelque chose. William s’efforça de se contrôler comme il l’avait fait en toutes circonstances depuis que sa mère s’était mise à boire.
Il se leva et demanda à se rendre aux toilettes. Ses jambes ne se dérobèrent qu’une fois sorties de la classe. Will se retint de vomir en traversant le couloir mais les haut-le-coeur furent si violents qu’il manqua de peu de baptiser le carrelage. Il resta à genoux devant la cuvette un long moment. Dieu merci, ce n’était pas encore l’heure de l’intercours. Personne ne risquait d’entrer dans les W.C et de chercher à lui venir en aide. Il sentait venir la fièvre. La glace lui renvoya une image qu’il n’avait encore jamais imaginée. Il inspecta sa bouche minutieusement après l’avoir rincée à l’eau claire. Évidemment, il n’aperçut rien d’anormal. Mais ça le grattait de plus en plus fort, il pouvait presque entendre la dent ronger pour prendre sa place. Vas-y, installe toi où tu veux saloperie. Tu n’as qu’à amener tes petites copines.
Non... il n’allait tout de même pas penser qu’elles pouvaient être plusieurs ?
William Lautner était un garçon pratique : en rentrant de l’école à dix-sept heures, il prit rendez-vous chez le dentiste.

- Je vous avoue que je n’y comprends rien, déclara le Dr Scribson.
L’homme qui avait fourré ses doigts gantés dans la gorge de Will présentait une allure de bilboquet. Une tête énorme plantée au bout d’une corps maigre et longiligne. Il semblait qu’une soudaine bourrasque pouvait s’engouffrer dans ses oreilles et le faire basculer d’un bloc, le nez dans l’herbe. Il étudiait William avec la même curiosité. Il examinait le problème, se penchait en arrière d’un air perplexe avant de faire Hon-Hon en hochant cette tête ridicule, beaucoup trop lourde, puis il palpait à nouveau ce truc étrange qui n’aurait pas du se trouver là.
- Très intéressant, murmura-t-il. C’est très intéressant... c’est vraiment... comment dire... ?
- Intéressant ? proposa Will.
- En effet oui... dit le médecin en relevant une nouvelle fois la tête pour regarder le jeune homme dans les yeux. Et quand est-ce arrivé ?
Bonne question. Quand avait-il remarqué ce bout de cartilage ? Peut-être en avait-il toujours eu connaissance, jusqu’à ce que son cerveau ne lui dise stop, maintenant tu prends les choses en main et tu règles le problème. Tu mords dedans si j’ose dire, ah ah ah.
- Il y a un mois et demi environ, dit-il d’un ton détaché.
- C’est tout ? fit le Dr Scribson, visiblement surpris.
- Eh bien oui, qu’est-ce qui vous étonne ?
- Ouvrez encore une fois s’il vous plaît.
Will se demanda ce qu’il espérait bien voir de plus, depuis une demi-heure qu’il scrutait ce gouffre béant sous tous les angles. Will détestait venir chez le dentiste car il craignait toujours de ne pas s’être brossé les dents soigneusement et qu’il reste un morceau de nourriture à moitié digéré coincé quelque part.
- Eh bien... dit encore le dentiste.
- Vous savez ce qui m’arrive alors ?
- Vous dites que cela fait un peu plus d’un mois que ce... que cette dent est apparue ?
- Oui, dans ces eaux-là.
- Voyez-vous, on dirait que cela fait bien plus longtemps. Pour être franc, j’ai l’impression que c’est une des premières dents que vous ayez eues.
William déglutit péniblement. Il se voyait mal annoncer à sa mère Dis donc maman, tu sais la petite souris ? Eh ben on dirait qu’elle en avait oublié une ! Qu’est-ce que tu dis de ça, elle est bien bonne ! La situation devenait grotesque.
- Co... Il se racla le gosier. Comment le savez-vous ?
- C’est que votre dent est complètement cariée. Elle est sur le point de tomber.
- Cariée ? A quel point ?
- Toute la dent, William, n’est plus qu’une immonde carie. Rien de plus qu’un chicot noirâtre, comme une dent de lait que l’on n’aurait jamais nettoyée.
Soudain Will n’eut plus qu’une seule envie, qu’on lui arrache cette horreur de la bouche. Oh ! non, dire qu’il avait peut-être une espèce d’os avarié qui pourrissait depuis quinze ans contre son palais. Peut-être en avait-il avalé des morceaux ?
- Arrachez-la docteur. Je vous en prie arrachez-la.
A l’instant où le Dr Scribson tournait d’un coup sec la grosse pince pour délivrer la dent, William songea, épouvanté, au fait qu’en général une dent arrachée est remplacée par une autre définitive.

Le semaine suivante, la dent avait repoussée. C’était une incisive impeccable, solidement enracinée dans sa chair. Il n’avait pas revu Jeanne depuis la sortie catastrophique au Big Winston Burger. Ils étaient remontés en voiture sans dire un mot. William avait volontairement installé une distance glaciale et même Jeanne qui n’arrêtait pas de parler une seconde se taisait. Will se reprocha d’apprécier se silence. Il savait qu’il se comportait comme un salaud, mais allait-il franchement dire à sa petite amie qu’il pouvait désormais mâcher ses hamburgers en arrière de sa dentition ? Et qu’arriverait-il lorsqu’elle s’en apercevrait ?
En la déposant devant chez elle, il ressentit un immense soulagement. Une fois seul, il n’aurait plus à faire semblant que tout allait bien. Il pourrait s’enfermer dans la salle de bains et essayer de vérifier si ce qu’il craignait était juste. S’il avait bien senti une deuxième dent qui perçait à côté de la première.
Il n’avait pas cherché à contacter Jeanne depuis ce jour-là, et il avait passé sept jours d’enfer cloîtré dans sa chambre. La fièvre le faisait délirer la moitié du temps et quand il ne brûlait pas sur place, c’est la douleur qui prenait le relais. Lors des rares instants de lucidité, il paniquait. Son cerveau réfléchissait à toute allure. Allons mon vieux Billy, c’est pas comme si tu allais crever... c’est juste que tu fais tes dents. Oui. Il faisait ses dents. Chaque fois qu’il fermait la bouche sa langue venait s’entailler un peu plus sur les canines fraîchement percées. Bientôt se serait au tour des pré-molaires puis les molaires en personne, ces immondes broyeurs de viande, et enfin les dents de sagesse. Oui, pourquoi pas ? Jusqu’à ce qu’il se tranche la langue d’un coup sec.
Sa mère ne se souciait absolument pas de lui. Elle n’avait pas été sobre une seule fois depuis deux ans. Il arrivait à William de hurler et de foncer tête en avant contre les cloisons de sa chambre pour oublier durant une minute ou deux le monstrueux grattement, et Mme.Lautner ne prit jamais la peine de s’inquiéter des chocs sourds qui faisaient trembler ses murs. William se persuada peu à peu qu’il perdait la boule. Une nuit il parvint à s’endormir et il rêva de dents.

Au réveil il avait pris une décision. Il se moquait complètement de savoir si c’était une bonne décision, mais elle avait au moins le mérite de faire avancer les choses.
Il se prépara une mixture faite de divers mélanges anesthésiants. La pharmacie de sa mère débordait de merveilleuses gélules du bonheur et de flacons sans étiquettes. Il versa dans une seringue tout ce qu’il put trouver et qui n’avait pas un nom de poison : Synthemesc, Novril, Doliprane et une dose de morphine pour la douleur. Pour l’euphorie il éventra plusieurs capsules de Prozac, de Dencrom et de Bepobismol.
Il se regarda dans le miroir, l’énorme seringue bien serrée au creux de son poing et prit trois grandes inspirations. L’aiguille s’enfonça en douceur dans la chair rose de la gencive. Il se piqua le plus loin possible pour être certain de réussir. Cinq minutes plus tard, il n’avait plus l’impression d’avoir de langue, ni même de bouche et pas plus de visage. L’anesthésie était un succès. Et maintenant mesdames et messieurs, le spectacle le plus effrayant, le plus répugnant auquel vous ayez assisté ! Je demanderai au mamans de bien vouloir faire sortir les enfants et aux personnes sensibles de détourner les yeux. Voici pour vous ce soir Billy le grrrrrand Arracheur de Dents !
Il commença par l’incisive, la première qui avait poussé. Il fit comme son grand frère Max le lui avait appris un jour dans la salle d’attente du dentiste. “Tu verras Billy, il prend une grosse tenaille comme celle que Papa utilise pour enlever les clous du mur. Il attrape la dent et il tire dessus de toutes ses forces. Sauf que des fois il doit recommencer parce que la dent n’est pas venue du premier coup et qu’elle pend encore dans ta bouche, accrochée par un nerf.” Puis Max avait rigolé. Le petit William avait senti les larmes venir sans pouvoir se retenir et il s’était enfui en hurlant à travers le cabinet. Le dentiste, celui qui était là avant le Dr Scribson et son incroyable tête plantée au bout de son cou, était furieux après ses aides-soignantes qui n’arrivaient pas à maîtriser ce gamin de quatre ans. Ah ah, quels bons souvenirs.
Il y repensait en faisant tourner une canine dans tous les sens qui ne voulait pas se détacher. Le nerf tenait bon. Sans avoir conscience de ce qu’il faisait, William attrapa les ciseaux à ongles et trancha net le ligament. Il sentait le sang lui descendre le long de la gorge. C’était un liquide épais et chaud, comme une coulée de miel qui apaise une toux chronique. Il avait arrosé toute la faïence du lavabo. Le sang gouttait à intervalles réguliers sur le carrelage glacé pour former une petite flaque rougeâtre qui déjà s’assombrissait. Le visage de William avait doublé de volume. Sa lèvre supérieure remontait presque au niveau de ses yeux. On ne voyait plus son nez ni ses joues, l’ensemble de la figure était difforme et enflammé.
Avant de s’évanouir et de s’écraser le menton sur le rebord de la baignoire, Will songea qu’il aurait pu jouer dans un film de Romero. Non, de Brian Yuzna plutôt. Ouais c’est ça. Le Dentiste.

Il reprit connaissance bien plus tard sans la moindre idée de ce qui lui était arrivé. Il était dans son lit. Les rideaux tirés, chaque chose était à sa place. Il alluma sa lampe de chevet et observa attentivement les recoins sombres de la pièce, s’attendant à voir surgir de l’ombre des dentiers voraces et affamés. Pas de monstre dans le placard. Il avait rêvé.
Jeanne. Il devait appeler Jeanne le plus vite possible. Tu vas pas le croire chérie, j’ai une histoire invraisemblable à te raconter. Figure-toi que je me suis imaginé que des dents me sortaient du voile du palais, c’est idiot tu trouves pas ? Il s’assit en tailleur et rit de bon cœur en rejetant la tête vers le plafond. Sa langue se cogna à quelque chose. Le cœur de William Lautner se contracta si fort qu’il claqua des mâchoires et les dents si abominables qui étaient toujours bien en place se refermèrent sur un petit bout de chair sanguinolente. Il recracha un morceau de sa propre langue et courut aux W.C.

Il s’immobilisa devant la porte entrouverte. La pièce se trouvait dans l’état où il l’avait laissée. Il manqua de déraper sur les traînées de sang qu’il avait répandues le long du corridor. Un animal avait explosé dans la salle de bains. William resta pétrifié face au carnage invraisemblable de jets de sang et de matière organique. Il s’avança sans comprendre vers le lavabo et se risqua à contempler ce qu’il y avait fait tomber. La cuvette était à moitié remplie d’un mélange ignoble de bile, de larmes et de sang. Les dents flottaient çà et là en surface, ridicules icebergs en dérive sur la mer rouge. William se mit à rire, puis le rire se changea en hoquet hystérique. Finalement il devint un hurlement. Les voisins l’entendirent encore longtemps après qu’il eut franchi la porte d’entrée et remonté toute l’avenue, à demi-nu sous son grand manteau qui lui battait les flancs. “Allons bon, songea la vieille Molly Landers en le voyant passer devant chez elle, v’là l’diable qu’a l’feu aux fesses.”

Avant de mourir, William voulut voir Jeanne Ashley une dernière fois. Une pensée bien romantique pour un garçon qui se changeait en une race de vampire inconnue. Il sonna à la porte de son pavillon vers neuf heures et elle vint lui ouvrir en chemise de nuit. Ses parents dormaient encore. Elle ne lui adressa aucun reproche et ne posa aucune question au sujet de son absence et de sa tenue. “Comment vas-tu Willie ?” fut tout ce qu’elle s’autorisa à demander.
- Bien, dit-il. Je vais parfaitement bien.
Il força le passage et entra dans le salon. Ses yeux regardaient de droite à gauche sans réussir à fixer leur attention sur un élément en particulier. Il gesticulait entre la table basse et le canapé, manquant de peu de renverser les bibelots des parents de Jeanne. Elle s’était assise en espérant qu’il se calmerait. Willie tentait de lui expliquer l’histoire inventée de toute pièce d’une tante improbable qui venait de mourir, alors il avait du partir dans l’urgence pour assister aux obsèques, et puis il avait fallu s’occcuper de sa mère qui était bien incapable d’organiser elle-même quoi que se soit...
Plus il parlait plus il bafouillait et imaginait les mensonges à la chaîne. Jeanne restait silencieuse. Elle se demandait pourquoi il était venu la voir en caleçon sous un pardessus. Elle avait juste envie de l’embrasser. Willie était de nouveau avec elle et son seul désir était de lui donner un baiser avant qu’il ne reparte. Car il allait s’en aller n’est-ce pas ? Jeanne se redressa. Ce mouvement inattendu fit taire William, ce garçon si laconique qui en temps normal ne prononçait jamais plus de dix mots d’affilée. Il n’essaya plus de se justifier. Après tout, quels comptes avait-il à rendre ? Ils n’étaient pas mariés et si elle voulait l’empêchait de partir et de se tuer, alors il aimerait bien voir ça !
Jeanne s’avança vers lui en douceur. Elle était si belle. William faillit abandonner son projet et se jeter à son cou, lorsque sa langue passa une nouvelle fois sur son terrible secret. Un frisson glacé remonta jusqu’à la racine de ses cheveux. Jeanne mit ses bras autour de sa taille et William se laissa aller au merveilleux baiser qu’elle lui offrait. Il eut un sursaut de résistance quand la langue de la jeune fille vint caresser ses lèvres puis il décida que ça n’avait plus d’importance et lui rendit son étreinte. Il glissa également sa langue contre celle de Jeanne et il faillit devenir encore plus fou qu’il ne l’était déjà. Il avait senti quelque chose
(une dent)
de dur au fond de cette bouche qu’il embrassait. Il ouvrit les yeux et vit le regard brillant de Jeanne qui l’observait. Il n’eut pas la force de se débattre. Les dents de la jeune fille se refermèrent violemment sur sa langue en la coupant du premier coup. La douleur fulgurante s’accompagna d’un bouillon de sang qui s’écoulait entre leurs lèvres scellées. Bientôt, il n’entendit plus que le bruit des dents qui mâchaient.
Plus petite la sign, merci.

#6 L'utilisateur est hors-ligne   Southeast Jones 

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  Posté 10 février 2009 - 03:04

Nom de dieu ! C'est foutrement bien écrit ! Franchement, tu devrais la placer, si tu ne sais pas où, j'ai quelques bonnes adresses.

#7 L'utilisateur est hors-ligne   Southeast Jones 

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Posté 12 février 2009 - 07:23

Hé bé, ça se bouscule pas au portillon... Evidemment y a pas très longtemps que le sujet a été lancé. Allez je remets le couvert avec une courte. Les héros, Doom et Challenger sont les héros dun autre texte un peu plus long (18000 signes si je me souviens bien), il m'est malheureusement impossible de le placer ici étant donné qu'il est proposé à l'édition (et toujours en attente de décision du comité de lecture) dans l'enfant naturel de Galaxies, le fanzine Géante Rouge. C'est une science-fiction humoristique, il n'est pas impossible que j'en fasse un recueil puisque un troisième est en cours d'écriture et j'ai dernièrement écrit le synopsis de trois autres récits les mettant en scène.


Migraine

- Comment elle ne veut rien faire ? Bon sang, qui commande, elle ou toi ?
- Moi, en théorie, fit Doom en souriant.
- Je savais qu’elle te causerait des problèmes maugréa Challenger. Rufus, il faut que tu t’en sépare, et que trouve-t-elle comme excuse ?
- Elle dit qu’elle a mal à la tête ! Il ne put s’empêcher d’éclater de rire.
- La migraine, c’est bien d’une femme !
Depuis son divorce, Challenger souffrait d’une misogynie maladive et tout ce qui s’approchait de près ou de loin de ce sexe dit faible avait le don de le mettre hors de lui. Alors Olga…
- Tu n’as qu’à prendre quelqu’un d’autre, un homme ferait tout aussi bien l’affaire. Et puis ils n’ont pas la migraine, eux !
- Je sais que tu étais contre depuis le début mais elle me plaisait et puis admets qu’elle était la plus qualifiée du lot ! C’est vrai qu’un homme aurait été moins capricieux, mais elle m’a séduit, je n’ai pas pu résister, c’est elle que je voulais.
- Et tu n’as parlé que quelques minutes avec cette…créature, je reconnais bien là cette perfidie qui les caractérise même au-delà de la …
- Ne dis pas ça, si elle t’entendait !
- Même au-delà de la mort, termina Challenger avec une évidente satisfaction.
Doom le fusilla du regard et soupira, - Elle est tellement sensible…
- As-tu faim ? susurra une voix douce dans l’interphone.
- Olga ! tu te sens mieux ?
- Oui Rufus, ma migraine est passée, mon autochef t’a préparé des œufs au jambon et du café noir, tes chemises sont repassées et je t’ai rendu l’accès à la salle de bain.
Challenger regarda Doom et lui fit un sourire entendu.
- Tu as voulu un ordinateur de maison femelle ? Grand bien te fasse, je rentre chez moi, trois jours sans manger ni boire dans cette maison glaciale alors que dehors c’est l’été, tu ne m’y reprendras plus !
- Ah les femmes ! lançât-il en claquant la porte.



#8 L'utilisateur est hors-ligne   keutof 

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Posté 17 février 2009 - 07:09

Ahhh excellente idée ce topic, j'en profite pour vous soumettre 2-3 nouvelles rédigées il y a quelques années quand j'étais ado, aujourd'hui j'ai bien envie de m'y remettre mais la paresse est souvent la plus fort. Excusez la plume maladroite.

La première est d'inspiration Dan Simmons, période Le Styx coule à l'envers

CITATION
Une étoile dans la tête.



« Maman est dans les étoiles. »
La première fois que j’ai entendu mon petit frère proférer ces inepties, je venais à peine d’entamer ma douzième année d’existence. Fort de la sagesse qu’incombe à l’aîné, je lui répondis alors d’une voix assurée :
« Arrête de dire des conneries. Maman est morte, depuis longtemps. »
Julien eut alors un petit sourire.
« J’en étais sûr que tu me croirais pas. De toute façon, je sais que Maman préfère qu’on le sache pas. Il faut qu’on l’oublie, pas vrai ? »
Je haussai les épaules, et repris une gorgée de Coca.
« Comme tu le sens. »

Allongés dans l’herbe, mon frère et moi, nous buvions paresseusement nos Coca en regardant le ciel dégagé. Une nuit d’été, claire et lumineuse, dont la solennité n’était troublé que pas le chant des grillons et nos rots hilares.
Julien et moi, de trois ans son aîné, étions étonnamment complices. Un lien qui était apparu avec la mort de Maman, alors que nous étions auparavant particulièrement chamailleurs. Peut-être même que ce lien indicible s’était noué entre nous un peu plus tard, lorsque Papa s’était mis à boire, alors que la plupart de nos camarades entretenaient de mauvaises relations avec leurs frères et sœurs. Papa nous disait souvent que nous avions grandi trop vite.

Maman était morte trois mois auparavant. J’avais eu du mal à comprendre pourquoi moi je pleurais toute la journée, et pourquoi Julien ne semblait pas se rendre compte de ce qui était arrivé. Je l’avais haï à cette époque qui suivait directement la mort de Maman.
« Tu n’as jamais aimé Maman ! Maintenant qu’elle n’est plus là, tu t’en fiches ! »
Ces traits s’étaient crispés, et ainsi confronté à l’horreur de la situation, il avait éclaté en sanglots. D’abord surpris, je l’avais ensuite serré contre moi, en lui soufflant à l’oreille « Excuse-moi, excuse-moi, pardon, excuse-moi, pardon… » , le débit saccadé par des hoquets incontrôlables, sans plus pouvoir m’arrêter.
J’avais compris depuis qu’à son jeune âge, il n’avait pas eu le recul nécessaire pour comprendre l’ampleur de la situation. Aujourd’hui encore, je crois qu’il se disait que Maman était partie pour un long voyage, dont elle reviendrait forcément.
Comme de tous les voyages.

« Maman nous regarde, j’en suis sûr. »
Je levai les yeux au ciel.
« T’es vraiment trop bête. Tu crois qu’elle est chez le bon Dieu, penchée au dessus d’un nuage, en train de nous surveiller ? »
J’avais vu Maman dans son cercueil, même que quand je l’avais embrassé, j’avais trouvé qu’elle sentait bon, et l’odeur du pin vernis m’avait fait tourner la tête. Et cette boîte de bois avait été enterrée sous la terre, j’avais même jeté la première poignée de terre dans le trou. Ca avait fait un bruit sourd, et pas creux comme si ça avait été vide. Une sorte de « BLONK », sans écho, sans résonance. Une pierre jetée sur une plaque de plomb.
Si elle nous surveillait, ce serait plutôt par un trou de taupe, et pas du ciel.
« Non, elle est pas chez le bon Dieu, c’est toi qui est bête. Maman, elle est dans les étoiles.
- Tu remets ça ? Abruti… »
Son sourire s’élargit, et je crus y voir une trace de complicité.
C’est idiot à dire aujourd’hui, mais je crois que ça m’a rendu jaloux.

Lorsque Papa a passé la tête par le fenêtre, il était plus de minuit. Nous étions en vacances, certes, mais quand Maman était là, jamais elle ne nous aurait laissé veiller aussi tard.
Nous nous levâmes, engourdis d’être resté allongé pendant tout ce temps. Quand je passais devant Papa, je sentis à son haleine qu’il avait encore bu. Je fermais les yeux et accélérais le pas, en espérant que Julien ne remarquerait rien. Mais il passa en trombe devant lui et me rejoignit en riant, avant de me dépasser et de monter les escaliers quatre à quatre.
Je me retournai vers mon père.
« Tu as encore bu.
- Oh, une bière ou deux, devant le match de foot.
- Une bière ou deux… »
Demain matin, au passage des éboueurs, je refuserai encore une fois de descendre les ordures sur le trottoir. Trop en colère des regards que me jetteraient les voisins en me regardant descendre les cadavres des « quelques » bières de Papa. Trop honte aussi.

Lorsque j’entrai dans la chambre que nous partagions moi et mon frère, je trouvai celui-ci accoudé à la fenêtre, fixant le ciel. Je m’approchai à ses côtés.
« On voit bien la Voie Lactée, par ce temps, hein ?
- Où elle est ? , me répondit-il
- Tu vois la trace blanche, qui traverse le ciel ? C’est ça.
- Ah… Maman est juste à côté. »
Je tournai la tête vers lui, agacé, puis je décidai de jouer le jeu.
« Où ça ?
- Tu vois l’étoile qui brille très fort, là-haut ?
- Oui, l’étoile du Nord. Mais ce n’est pas une étoile, c’est Vénus.
- Ah. Et ben un peu plus au dessus, un peu plus à gauche…
- Oui, et alors ?
- Tu vois la petite étoile qui brille à peine, entre les deux grosses autres ?
- Oui…
- C’est Maman. »
Je plissai les yeux, et la devinai finalement au bout de quelques secondes de concentration.
« Comment tu le sais ?
- Je le sais, c’est tout. Quand on aime très fort quelqu’un, on le sait. Ca s’explique pas. Et ben là, c’est pareil. »
Je me tournai, et d’un bond je m’asseyais sur le rebord intérieur de la fenêtre. Mon frère me regarda d’un air grave.
« Tu ne me crois pas, hein ?
- Ecoute, moi aussi elle me manque, Maman. Mais faut pas aller la chercher dans les étoiles… Elle n’est plus nulle part.
- Et moi je te dis que c’est elle. »
Je ne ressentais aucune colère. Juste une tristesse intense pour mon petit frère, trop fragile pour accepter de faire le deuil de sa mère, pour accepter sa disparition.
« Tu as peut-être raison, remarque… »
Et je rebroussai chemin jusqu’à la salle de bains pour me laver les dents avant d’aller me coucher. Quand je revenais à la chambre, Julien était assoupi, encore tout habillé, recroquevillé sur son lit. Je le déshabillai et le couchai. Je m’endormis très vite moi aussi.

Le sol de notre chambre est couvert de parquet, et ce fut le craquement d’une latte qui me tira de mon sommeil. Mon frère avait passé un sweat-shirt, et s’appliquait à sortir de la chambre sans bruit. Comme je me redressai sur mon lit, il posa son index sur sa bouche, me faisant le signe de ne pas faire de bruit, et m’invita à le suivre. Puis il disparut dans la pénombre du couloir.
Je pris un pull en vitesse dans mon armoire, et m’empressai de rejoindre mon frère. En passant devant la chambre de Papa, j’entendis ses ronflements assourdissants. Pas de risque de le réveiller : il avait le sommeil lourd, très lourd depuis qu’il buvait.

Je retrouvai mon frère assis dans l’herbe du jardin, la tête en l’air, fixant le ciel d’un air tendu. Puis il sembla remarquer quelque chose, et son visage se décontracta.
« Bonne nuit Maman. »
Puis en se tournant vers moi :
« Allez, Phil, dis bonne nuit à Maman toi aussi. Regarde Maman, Phil est avec moi. Dis bonne nuit, Phil, elle nous regarde. »
Des larmes coulaient sur mes joues.
« Arrête, Julien. Arrête.
- Mais si, je te dis ! Tu vas lui faire de la peine. Allez, Phil, dis-lui…
- ARRÊTE JE TE DIS ! TU TE FAIS DU MAL, ET A MOI AUSSI ! »
Ma voix avait tremblé. Julien me jeta un regard malheureux, puis détourna les yeux, et fixa le sol.
« Maman comprend ta réaction.
- Je m’en fiche.
- Tu ne lui as pas fait de peine, elle sait que c’est normal si tu me crois pas.
- Tais-toi. »
Je me levai et remontai me coucher. Quelques minutes plus tard, mon frère s’allongea sur son lit, me tournant le dos. A la lumière des étoiles, je vis qu’il pleurait.

Le temps a passé, et Julien ne m’a plus jamais parlé de Maman. Je ne l’ai jamais vu regarder les étoiles à nouveau, mais je sais qu’il évitait soigneusement de le faire en ma présence. Quelque chose s’était brisé entre nous, et j’ai longtemps cru qu’il m’en voulait de lui avoir brisé ses illusions.
Comme je m’étais trompé.

Nous avons fait tous deux des études brillantes, et j’étais convaincu qu’au fil du temps, il avait fait son deuil, à sa manière. Mon père est mort d’une attaque cardiaque à l’aube de mes vingt-trois ans, mais sa perte ne me causa que peu de chagrin, tout comme à mon frère. Nous avions déjà perdu notre père, des années de cela.
Après mes études, trois années d’école de commerce pour être exact, j’ai rapidement trouvé une place comme responsable marketing dans une boîte qui marchait bien, et qui depuis est satisfaite de mon travail. Mon frère, quant à lui, a obtenu un poste dont il est content, même si je ne saurai dire avec exactitude en quoi il consiste précisément. Nos rapports sont distants, mais nous avons gardé l’habitude de nous passer un coup de fil toutes les semaines, pour prendre des nouvelles. Nous n’avons jamais reparlé de notre mère.

Jusqu’à cette nuit de juin. Quinze ans après cette nuit passée sous les étoiles, dans notre jardin. Le temps était le même : ciel dégagé, air chaud et sec. Julien me téléphona à nouveau.
« Allô Phil ?
- Qu’est-ce qu’il y a, frérot ? Un problème ?
- Non non… »
J’entendais sa respiration lente et profonde dans le combiné, et au bout d’une éternité, deux ou trois minutes je dirai, je rompis le silence.
« Oui, frérot ? Tu voulais me dire quelque chose ? »
Sa voix calme me surprit.
« Tu es à la fenêtre, Phil ?
- Non, mais qu’est-ce que tu…
- Va à ta fenêtre. »
Je m’avançai jusqu’à la baie vitrée de mon appartement.
« Et je fais quoi, maintenant… Julien ?
- Tu te rappelles où est Maman ou je dois te le répéter ?
Je sentis les poils de ma nuque se hérisser. Toute activité organique semblait avoir cessé autour de mon estomac.
« Oh nom de Dieu frérot, tu…
- Est-ce que tu la vois ? »
Même après toutes ces années, je n’aurai pu oublier l’endroit exact où Julien était sûr d’avoir vu Maman. Instinctivement, je levai les yeux dans la bonne direction. Je ne la vis pas tout de suite : mes yeux durent d’abord s’accommoder aux lumières vives de la ville. Puis peu à peu, ma perception s’affina, et je vis l’étoile. Elle était bien plus grosse, bien plus brillante que dans mon souvenir. Il est faux de dire ça : en fait, elle avait gagné en intensité depuis cette nuit de juin, où j’avais perdu la confiance de mon frère. Je restai estomaqué.
« Tu vois Maman ?
- Oui, je la vois. Bon Dieu, Julien, c’est complètement…
- Tu sais, Maman est triste que tu ne lui ais jamais dit bonne nuit.
- Je…
- Je crois qu’il est temps pour moi d’aller voir Maman. Je te ferai signe, d’accord ?
- Oh non, arrête tes conneries, frérot, j’arrive !
- Regarde bien les étoiles, grand frère. J’arrive. »
La ligne fut coupée.

A peine avais-je raccroché que je décrochai à nouveau pour appeler les urgences, et je leur donnai l’adresse de mon frère. Je descendis en précipitation jusqu’à ma voiture, et roulai à la limite du raisonnable jusqu’à la maison de mon frère, maison qu’il habitait seul en bordure de la ville. Je mis plusieurs fois ma vie en danger, ne pensant qu’à celle de mon frère.
Deux voitures stationnaient déjà devant chez lui quand j’arrivai enfin. Je courai à l’intérieur, et tombai sur deux médecins penchés sur lui. Mon frère.
L’un deux se redressa, et me regarda d’un air grave.

Je sorti et allumai une cigarette. Je n’avais même plus la force de pleurer. Il devait être déjà bien mal en point lorsqu’il m’avait appelé, car le mélange de médicaments et d’alcool l’avait tué avant que nous ne soyons arrivés chez lui.
Je crois que c’est lui qui a en fait le plus souffert de la mort de Maman. En fait, plusieurs années après, il en souffrait tellement encore qu’il avait préféré se donner la mort.
L’un des ambulanciers vint me donner une couverture, pour que je ne prenne pas froid.
L’air n’était pas si chaud, après tout.

De retour chez moi, je fermai toute les lumières, et je restai longtemps debout devant la grande baie vitrée qui donnait sur la ville. Mon regard se promena sur la rue, en contrebas, et je laissai mon esprit dériver au rythme du trafic des voitures, et de leur ballet de lumières blanches et rouges.
Machinalement, je levai la tête, et, cherchant la Voie Lactée, je tombai sur l’étoile, cette foutue étoile, qui avait conduit mon frère à la folie et l’avait arraché à la vie. Sa lueur parut clignoter, comme si elle réagissait au coup des accusations que je portai mentalement contre elle.
Un léger scintillement accrocha mon regard. Juste à côté de « l’étoile de Maman ».
Une petite étoile, à peine visible à l’œil nue, brillait faiblement. Une étoile jeune, à en juger par sa couleur bleue. Je ne l’avais jamais remarqué avant.
« Bonne nuit, frérot ».

Je fermai les stores, et allai me coucher.



La deuxième est une courte nouvelle de SF un brin délirante, que je voulais être --- à l'époque où j'avais de l'énergie à revendre --- la première d'une série de nouvelles qui raconteraient l'évolution de l'humanité à partir de plusieurs histoires cruelles et absurdes. L'idée a fait long feu mais dans un dernier sursaut de fierté mal placée, je la poste en ces lieux pour qu'elle reste immortelle sur le Grand Réseau.

CITATION
Sauvegarde



06.11.2157

Je m´appelle Peter Flavinsky. Bientôt vous me connaîtrez sous le nom de Flavinsky 1.0.bdy
Je fais partie de l´ICA, traduisez " Intelligence Compression Agency".

Je tente cette expérience en accord avec nombre de mes collègues : nous avions, par la force des choses, constaté que le problème ne pourrait être résolu que par le biais d´une évolution décisive, et surtout massive. Nous avions donc décidé à l´unanimité qu´un plan de compression informatique des entités corporelles serait la seule solution envisageable afin de résorber le problème qui met en péril notre planète.

Laissez-moi vous expliquer le contexte : nous sommes en 2157, et l´explosion démographique qu´a connu l´humanité ces dernières décennies amène la population mondiale a pas moins de 54 milliards d´individus. La Terre, déjà mutilée par l´exploitation outrancière et inconsciente de nos ancêtres, ne peut à l´heure actuelle fournir les ressources susceptibles d´assurer la survie d´un nombre aussi déraisonnable d´êtres humains.
En 2046, les ressources minières et énergétiques ne suffisaient déjà plus à l´ensemble de la planète ; certains choix ont du être faits en conséquence, et près de 4/5 de la surface du globe se sont retrouvés privés d´électricité, de pétrole, de charbon. Les Grands Plans de Réajustement de 2049 et 2054 n´y ont rien fait, le problème aurait du être traité à la base, et il a été établi que la réaction avait été trop tardive.
En 2098, la chaîne alimentaire a commencé à en pâtir aussi : la végétation, puis les animaux ont commencé à dépérir en masse, et seuls quelques rares groupes d´espèces survivantes parcourent la surface du globe aujourd´hui.

L´ICA a donc décidé de tenter une expérience sans commune mesure : sauvegarder la matière organique sous forme de données informatiques. C´est la seule solution, à nos yeux, qui soient possible vu l´étendue de nos capacités technologiques actuelles. Dans quelques minutes, je serai le premier être humain à être numérisé dans sa totalité, corps et esprit.
Nous avons dans cette perspective développé un langage de programmation, et les sujets ainsi traités seront sauvegardés au sein d´une énorme banque de données sous la forme de fichiers portant l´extension . bdy. Nous avons à l´aide de ce programme atteint un niveau de compression jamais atteint jusqu´alors. Bien sûr, d´autres écoles, telle que l´équipe russe menée par Vladimir Motzikarz, avaient déjà réussi avec plus ou moins de succès à " scanner" des objets, puis des êtres vivants, créant une banque de données des derniers végétaux et animaux existants. Mais l´ICA est allé plus loin : nous sommes les premiers à franchir le pas de la scannerisation humaine. Evidemment, nous avons du nous opposer à de nombreux comités éthiques qui refusaient purement et simplement un tel procédé, nous taxant parfois d´extrêmistes. Nous déplorons leur comportement, leur refus de faire face, et j´ai proposé ma personne pour passer cette étape et montrer à la communauté scientifique que cette technique est parfaitement au point.
Je ne crains pas d´échec : cette technologie a fait ses preuves, et la compression-décompression a toujours été menée avec succès, dans les deux sens. Nos programmes sont à la pointe du progrès, inaltérables et d´une efficacité totale.

Je suis à l´heure actuelle connecté à l´ordinateur à l´aide de micro-sondes qui m´ont été implantées à l´extrémité des doigts. L´ordinateur central a entamé son processus de compression, et au fur et à mesure que j´écris ces mots, mon entité physique s´efface, remplacé par des colonnes de 1 et de 0. L´expérience est étrange, et j´ai le sentiment de me contempler. Cette suite parfaitement mathématique de chiffres me rassure : j´ai toujours cru en le triomphe de la science, de la logique.
Quelques sensations désagréables mais supportables m´envahissent : je sens des fourmillements dans mes jambes, et j´ai eu la surprise en baissant le regard de constater qu´elles avaient purement et simplement disparu. J´ai déjà vu ce phénomène sur les animaux qui ont servi à nos recherches, mais l´observer sur soi-même constitue une expérience étonnante, mais pas effrayante. J´ai pleine confiance en la science.
Ma famille assiste à la scannerisation. Derrière une vitre, je les vois inquiet, observant avec anxiété ma désintégration progressive. Leur angoisse idiote me fâche un peu, je leur ai pourtant déjà répété plusieurs fois qu´il n´y avait aucun danger pour moi, que je reviendrai aussitôt, mais je peux les comprendre. Ma femme et ma fille seraient sûrement attristé de me voir disparaître...
Il n´y a désormais plus rien en dessous de mon bassin. Je sais que je pourrai continuer à écrire tant que j´aurai une parcelle organique, car mon cerveau continuera à agir même s´il a subi la scannerisation : en clair, tant que j´ai mes doigts, je peux écrire.
Je jette un bref regard sur la vitre : ma fille fait une moue d´étonnement, et je vois dans la vitre le reflet de ce qu´ils perçoivent de moi. Mon corps a entièrement disparu jusque sous mes aisselles, et mon cou brille par intermittence, tandis qu´un point lumineux en fait le tour, en remontant millimètre par millimètre, emportant avec lui ce qu´il vient de parcourir. Il remonte le long de mon crâne, doucement, régulièrement, progressivement. Bientôt je ne pourrai plus voir ce qui m´entoure.

Je ne vois plus. Du moins, je ne vois plus la salle d´expérience : mes organes visuels font désormais partie intégrante de l´ordinateur qui accueillera ma nouvelle forme numérique. Je peux donc continuer à voir ce que j´écris, sur ce même ordinateur.
La sensation est étrange : malgré moi, je commence à avoir un peu peur... Je ne sais pas ce que je crains, mais maintenant que voici venu l´échéance, je me remets à penser à toute vitesse à ce qui pourrait mal se passer : une erreur du programme ? Impossible, nous l´avons vérifié des millions de fois, cette éventualité est à exclure. Je reprends confiance en moi, en nous.
Je ne peux plus voir où en est ma scannerisation, mais par intuition ( ou par une stimulation subtile du programme), je sens très nettement que seuls mes poignets restent à être scannérisés. Je souris ( un algoritme complexe fait de 1 et de 0 me le permet encore, d´une certaine façon) en pensant à l´effaremment que doit ressentir ma petite famille : voir deux poignets, seuls, courir sur la surface d´un clavier, voilà qui doit être une vision rocambolesque !

La base de mes doigts commencent leur compression : il ne me reste plus que quelques secondes avant d´intégrer dans ma totalité la mémoire de l´ordinateur. Un grand vide s´empare de moi : j´ai encore tellement de choses à écrire, je dois écrire le plus vite possible, dans une vingtaine de secondes cela me sera physiquement impossible.
Je resterai environ un an sous forme numérique, afin de servir aux expériences de mes collègues : je ne pourrai pas, pendant cette année, manger, boire, serrer ma famille dans bras.
L´extrêmité de mes doigts disparaît peut à peu. Dans 10 secondes, j'aurai disparu physiquement.
Un dernier mot à ma famille : je vous aime.


*** ERREUR FATALE ***
*** Le fichier n’a pu être sauvegardé ***
*** Redémarrer ? ***
*** OK *** | *** ANNULER ***


Voilà, merci d'avoir partagé avec moi ce plaisir égoïste et essentiellement nostalgique.

Southeast Jones : excellentes tes deux nouvelles, le style me fait parfois penser à du K. Dick, dans ses nouvelles... ce côté vif, qui s'embarrasse de peu de détails, une histoire au service d'une idée et des chutes un peu absurdes. Sinon William Gibson pour l'inspiration évidemment sur la première nouvelle, mais définitivement K. Dick pour la seconde.

Larry Underwood : pinaize le style est excellent, j'accroche à fond. Glaçant, percutant, franchement je suis impressionné, du très beau boulot. A soumettre !

#9 L'utilisateur est hors-ligne   Southeast Jones 

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  Posté 17 février 2009 - 16:44

Pour keutof
Tu as écrit ces textes étant ado ? On sent pourtant une grande maturité dans le premier, à part quelques redites au début, l'histoire est belle, profonde de sens et pleine d'une nostalgie -j'allais dire d'une tristesse, à fleur de peau. Tu as le sens des mots et j'avoue avoir ressenti de l'émotion dans les dernières lignes. Chapeau bas !
En ce qui concerne "Sauvegarde", c'est du tout bon et le final (pas franchement prévisible il me semble), m'a scotché.
En bref, j'ai aimé, vraiment; ça sent le "bon faiseur".
Parles de ce sujet avec tes potes madnautes, je suis avide de lire leur prose; et bien sûr, n'hésite pas à nous faire partager d'autres textes de cette qualité.
Ceci confirme bien ce que je pensais, il y a du talent qui traine dans le coin.
Amitié,
Southeast

#10 L'utilisateur est hors-ligne   mad edd 

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Posté 17 février 2009 - 17:10

Bon je poste un petit truc rapido que j'ai écris y a pas mal de temps, en seconde...
CITATION
De Magnifiques cheveux blonds

1

Le réveil sonne. Déjà l'heure de se lever. Chaque jour c'est la même rengaine : lever, laver, boulot, dodo, lever, laver, boulot, dodo et tout cela sans fin. Une vie banale, un travail de fonctionnaire banal, la banalité même du quotidien finit par être banale. L'uniformisation d'une société se voulant parfaite.
La seule pointe de merveilleux dans mon univers, c'est Sarah. La délicatesse même dans notre monde brutal. Elle est insensible à la froideur de notre monde, son univers à elle est rose et quand je suis avec elle sa vision manichéenne contamine la mienne, sombre et tristement réaliste. En dix ans de vie commune jamais un accro, pas même une dispute... sauf il y a un mois, cette violente dispute, mais depuis tout s'est arrangé entre nous. Après tout, un couple qui ne se dispute pas a forcément quelque chose à cacher, hein ? Pas le nôtre.
Le matin, je lui caresse tendrement ses cheveux blonds et cette pensée m'aide à combattre le train-train de mon travail, jusqu'au soir où je peux enfin la retrouver. Ses cheveux blonds. C'est eux qui ont attiré mon regard sur elle la toute première fois. J'étais alors comme envoûté. Ses cheveux blonds... de magnifiques cheveux blonds.
Il faut que je me lève. Je remue sous les couettes en essayant de ne pas la réveiller. Peine perdue. Elle se tourne vers moi, le visage encore parfumé de ses rêves brumeux. Je la contemple longuement tandis qu'elle s'élève à nouveau à la vie. Je me penche sur elle et l'embrasse. Elle sourit d'un air rêveur auquel je répond par un sourire vaguement triste encore hanté par le souvenir de notre dispute, elle magnifique Sarah avait déjà oublié, un simple reflet verdâtre sur son visage. Un dernier baiser puis la routine : lever, laver, boulot...

Dans l'espace détente, c'est l'heure de ma pause. La pièce de 2 euros s'infiltre dans les entrailles de la machine d'où sort un café chaud et fumant. Je le hume et pense à Sarah. Rien ne vaudra jamais son délicieux café au goût rehaussé par une pointe de vanille, parfois il arrive même que j'y trouve un de ses beaux cheveux blonds. Une main se pose sur mon épaule. C'est J.C, Jean-Claude ; mon collègue et meilleur ami. Un gars banal lui aussi, quoique un peu lourd.
« Alors Damien, sa va ? dit-il pour tout salut.
-Bien, fis-je pour toute réponse.
-Comment va Sarah, mon amante préférée ? demanda t'il, ça fait un bail qu'on ne la pas vu ! Bea se demandait si elle la verrait à son club de lecture pour gonzesse. »

Je serre les dents et les poings, me tourne vers lui avec un sourire assassin et un sourire plus que figé, sans aucune chaleur. Gelé. Il tient mon regard quelque secondes avec son habituel sourire niais. Peut-être vingt secondes puis détourne le regard, tourne les talons et repart travailler sans un mot. Je fais de même ; Dans mon minuscule bureau gris je scrute la photo de Sarah. Bientôt l'heure de fermeture. Sarah, j'arrive...

2

J'arrive vers 19h30, soit avec une heure de retard. Malgré la scène de ce matin, Jean-Claude m'a invité au café après le travail m'assénant « Que cette bonne femme me tiens vraiment par les couilles ! ». Je cède à sa requête pour qu'il me lache. Devant chez moi, je vois toutes ces voitures de police, les sirènes éteintes mais les gyrophares pleins feux. Quelque chose est arrivée à Sarah ! J'en suis sûr ! Quelque chose me glace les tripes lorsque je vois les bandes « scènes de crime » autour de notre foyer ! Je me jette sur les barricades, bousculant les passants et hurlant son nom : Sarah ! Sarah ! SARAH !

Elle ne répond pas, au lieu de cela, des ambulanciers sortent avec un brancard sur lequel est posé un sac noir, de fins cheveux blonds sont coincés dans la fermeture éclair. DES CHEVEUX BLONDS ?!? Non ! Je ne peux pas le croire, je ne le veux pas ! Un homme et une femme se tournent et se dirige vers moi alors que je crie mon désespoir.
« Mr. Damien Bloch, demande l'homme.
-Oui... que...ma femme, est elle...
-Mr. Bloch, vous allez devoir nous suivre, explique la femme.

Ils m'attrapent chacun par une épaule et m'entraînent vers leur voiture. Qu'es ce que ça veut dire ? Derrière j'entends les ambulanciers qui parlent de Sarah. Ils l'ont touché ! Ils l'ont vu ! Non, ils n'ont pas le droit ! Elle est à moi, à moi, à moi, à MOI !...

3

« Moi ! hurlait le suspect » pianota le lieutenant de police sur son ordinateur. Il était sur ce rapport depuis l'arrestation de Damien Bloch, le matin même.
Il voudrait en finir vite, sa femme et a fille l'attendait pour fêter son anniversaire. Il jeta un œil au rapport du légiste : Sarah Bloch, 37 ans, morte depuis un mois lorsque la voisine alertée par l'odeur de pourriture avait appelé la police. Le légiste avait trouvé des traces de sperme relevant de plusieurs rapports post-mortem. Le lieutenant prit une des photos de Sarah. Il fut révulsé par les teintes verdâtres sur son visage crevassé. Déjà la pourriture commençait à prendre son règne sur la beauté de cette femme, dévorant les chairs. Il ne reste plus rien de la beauté de Sarah Bloch.
« A part peut-être de beaux cheveux blonds, se dit-il... de magnifiques cheveux blonds... »


Je reviendrais lire vos textes, là je ne fais que passer...
What don't you fucking understand? Christian Bale

#11 L'utilisateur est hors-ligne   keutof 

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Posté 18 février 2009 - 02:37

CITATION(Southeast Jones @ 17 2 2009 - 15:44) <{POST_SNAPBACK}>
Pour keutof
Tu as écrit ces textes étant ado ? On sent pourtant une grande maturité dans le premier, à part quelques redites au début, l'histoire est belle, profonde de sens et pleine d'une nostalgie -j'allais dire d'une tristesse, à fleur de peau. Tu as le sens des mots et j'avoue avoir ressenti de l'émotion dans les dernières lignes. Chapeau bas !
En ce qui concerne "Sauvegarde", c'est du tout bon et le final (pas franchement prévisible il me semble), m'a scotché.
En bref, j'ai aimé, vraiment; ça sent le "bon faiseur".
Parles de ce sujet avec tes potes madnautes, je suis avide de lire leur prose; et bien sûr, n'hésite pas à nous faire partager d'autres textes de cette qualité.
Ceci confirme bien ce que je pensais, il y a du talent qui traine dans le coin.
Amitié,
Southeast


Cool merci pour le feedback, j'avais écrit ces deux nouvelles vers 14-15 ans. J'ai vraiment super envie de m'y remettre et je crois que le format nouvelles me correspond plus car je n'ai pas la rigueur et l'organisation que demandent l'écriture d'un roman de plusieurs centaines de pages.

En tous cas merci ça me redonne d'autant plus envie de gratter derechef, sans prétention autre que de raconter une histoire. "Bon faiseur", j'aime bien ce terme wink.gif En plus tu kiffes la SF et ça c'est un signe de bon goût icon_mrgreen.gif

Allez je tâche de vous soumettre un nouveau texte bientôt... ça serait bien de se donner des objectifs, genre "un texte par semaine" ou autre parce que je me connais, sans deadline je peux laisser traîner pendant des années. Une sorte d'atelier d'écriture où l'on devrait soumettre un texte régulièrement aux autres, pour se donner des avis argumentés et s'aider à progresser entre gros lecteurs.

Je vais prêcher la bonne parole à d'autres potes qui écrivent mais ils sont rares et pas toujours disposés à jouer le jeu, 'fin on verra bien.

CITATION(mad edd @ 17 2 2009 - 16:10) <{POST_SNAPBACK}>
Bon je poste un petit truc rapido que j'ai écris y a pas mal de temps, en seconde...
CITATION
De Magnifiques cheveux blonds


Je reviendrais lire vos textes, là je ne fais que passer...


Quelques lourdeurs de style et un petit manque d'originalité, pour un récit qui fonctionne plutôt bien au final. Dis-moi si tu veux un avis plus développé de ma part, où je serai forcément un peu plus critique !


#12 L'utilisateur est en ligne   Larry Underwood 

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Posté 18 février 2009 - 05:51

Une petite pochade de geek, écrite un soir en octobre 2002 (mon dieu... tant que ça, déjà...) Je pense qu'elle ne pouvait être mieux à sa place que sur le forum Mad^^.

Je précise que tous mes textes sont protégés par mon copyright auprès de la Société des Auteurs et ont déjà été publiés dans des fanzines électroniques, notamment sur le site de Roland Ernould consacré à Stephen King.

Wala, have fun and lol.



Il avait présenté son film dans tous les festivals où ce genre de productions fauchées (“mais prometteuses !” comme disent les journalistes) étaient en général bien accueillies, mais en dehors des toasts au saumon - ou pire ! aux rillettes - et de quelques poignées de main du style “j’aime beaucoup ce que vous faites”, il n’avait obtenu que des refus polis quand il ne s’agissait pas de rires francs et humiliants. George, qui avait investi tout son argent et toute sa passion dans ce projet, se découragea de trouver un jour un distributeur pour son film, et il se mit à craindre que d’ici vingt ans une bande de doux-dingues revêtus de combinaisons spatiales faites d’aluminium et de sacs-poubelle ne le qualifient de film culte lors de leurs conventions Star Trek.
“C’est le titre qui le rend invendable” lui dit un jour Patrick Stewart au cours d’une séance de signatures de son livre : Moi, ma vie dans les étoiles. “Franchement mon jeune ami, avait-il poursuivi, mettez-vous à la place du public. Qui aurait envie de voir THX 1138 alors que nous sortons A la recherche de Spock le moins prochain ? Vous n’avez vraiment rien d’autre ?”

George Lucas n’avait rien d’autre effectivement, et il trouvait que c’était déjà beaucoup. Au bout d’un an de projections où la salle se vidait avant la fin, de rendez-vous annulés en dernière minute et de toasts aux rillettes de plus en plus rances, George, lassé de s’entendre dire “A vos souhaits !” chaque fois qu’il prononçait le nom de son film, décida de rentrer chez lui et d’oublier ces sottises en prenant une cuite qui ferait date.
Il ouvrit un oeil deux jours plus tard sans trop savoir dans quel lit il avait atterri, et en cherchant ses lunettes à tâtons, sa main retomba sur une poignée de feuillets chiffonnés et imprégnés d’alcool dont il se servait d’ordinaire pour prendre ses notes. A la lecture de ce qu’il avait écrit durant la nuit (un synopsis absurde de science-fiction et de fermiers galactiques), George se félicita de la beuverie mémorable qu’il venait d’accomplir, puis, se souvenant de la léthargie dans laquelle l’avait plongé 2001 - Odyssée de l’Espace, il brûla soigneusement chacune des feuilles. George Lucas jura, mais un peu tard, qu’il ne passerait plus du Côté Obscur.

Il se plongea aussitôt dans l’écriture d’un scénario qui lui tenait à coeur depuis l’enfance, Henry Jones et la sacoche perdue, les aventures pédagogiques et désopilantes d’un vieux professeur d’archéologie, que George considérait comme la réponse de la nouvelle génération à tous ces films de héros forts et fiers, incarnés selon l’envie du public par Errol Flynn ou Roy Rodgers. Sean Connery, star un peu has-been et fatigué de n’avoir interprété que James Bond depuis dix ans, se montra intéressé par le rôle. Le film n’aboutit malheureusement pas et Lucas décida de jouer son va-tout en revenant à la SF, malgré sa promesse, et il lança la production de Howard the Duck.

Cette année-là, l’Oscar du meilleur film fut décerné à un genre que tout le monde croyait obsolète : le western. Pour les derniers dollars qui restent remporta un triomphe sur les écrans d’Amérique et Sergio Leone reçut également un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Il mourut dix jours plus tard, très honoré.

Le 25 mai de la même année, alors que le Leone pulvérisait un à un tous les records d’entrée et que le jeune Steven Spielberg, tiraillé entre les mâchoires de sa mère possessive et son amour du cinéma, s’interrogeait sur son avenir, Frederic Brown, écrivain de SF respecté, reçut une lettre de refus pour la publication de son dernier roman. Les banalités d’usage s’accompagnaient cette fois d’une note personnelle que l’éditeur avait rédigée. “Mon cher Frederic, vous ne suivez donc pas l’actualité ? Ce que les gens aiment en ce moment, ce sont les westerns et rien d’autre ! Bien cordialement etc.”
Vexé, Brown se servit un verre et retourna s’asseoir à sa table de travail. Tandis qu’il pianotait les touches de sa machine sans intention précise, une idée d’histoire vint frapper au carreau : “Et si les cow-boys... ?” Il se mit aussitôt à écrire ce qui allait devenir un best-seller.

Les westerns ne furent pas les uniques gagnants de cette cérémonie des Oscars où l’innovation et l’originalité brillèrent comme d’habitude par leur inexistence. Un acteur inconnu jusqu’alors remporta la statuette du meilleur espoir pour son rôle titre dans Flash Gordon. Si le film était d’une qualité douteuse, la performance du jeune Mark Hamill laissa pantois les spectateurs qui dès lors ne jurèrent plus que par lui. Devenu star sans s’y attendre, il goûta à l’ivresse des fêtes, des night-clubs, de l’alcool et des femmes, avant de suivre le parcours classique des étoiles montantes : cocaïne, inflation du moi, délire de la persécution puis dépression et tentative de suicide dans la baignoire d’un palace. Émus par son triste destin, les fans du monde entier l’encouragèrent à se rendre en cure et à retrouver dès que possible le chemin des plateaux. Peu à peu, grâce au soutien de sa famille et de ses admirateurs Mark Hamill fit un retour triomphal sur les écrans en incarnant toujours le même rôle du héros naïf et charmeur à qui il arrive sans arrêt des bricoles jusqu’à ce que tout se termine par un mariage.
Sur le tournage de ses nouvelles aventures, Hamill vit s’avancer vers lui l’assistant metteur en scène, un peu timide, impressionné par le statut de la star. “Monsieur Hamill, dit-il en fixant ses chaussures, j’ai un projet de film - une grande aventure !- et je... voilà, j’aimerais que vous le lisiez. S’il vous plaît.” Par respect pour ses propres années difficiles, Hamill s’était fait un point d’honneur à toujours laisser une chance aux propositions qu’on lui faisait. “Et de quoi s’agit-il monsieur... euh, monsieur ?
- Cameron. Voilà : je suis certain que l’on pourrait reconstituer le naufrage du Titanic, en l’agrémentant d’une intrigue bateau du style Roméo et Juliette. Je vois un grand film épique, dans la lignée de L’aventure du Poseïdon. Après tout, si quelque chose a marché une fois, pourquoi ne pas en faire trente-six ?”

Aujourd’hui, pas une seule revue de cinéma ne peut sortir plus de trois numéros à la suite sans faire allusion au tragique dénouement de l’épisode Titanic, qui restera comme le plus lamentable échec artistique et financier de l’histoire, juste derrière le World Trade Center.
Accablé par le refus de Mark Hamill, Cameron s’obstina à monter son chef d’oeuvre improbable, au lieu d’envisager un western fantastique comme on le lui avait conseillé, et l’erreur qui lui coûta le plus fut certainement d’engager Kevin Costner en tête d’affiche.
Lors de la première à Los Angeles, non loin des studios gigantesques qui avaient mis sur la paille la Fox et la Paramount, c’est un James Cameron foudroyé de honte qui s’évanouit à la fin de la projection, juste quand Costner, sur le point de se noyer, disait langoureusement à l’héroïne : “Je reviendrai.”
Ce fut dans le monde entier un éclat de rire qui retomba droit sur la tête du malheureux réalisateur qui perdit la raison et gagna son aller simple pour la maison d’internement. Il se débattait encore lorsque les infirmiers le menèrent à sa cellule, en hurlant qu’ils n’avaient pas le droit, qu’il était James Cameron et qu’il avait réalisé le grand succès Piranhas II ! Dans ses crises de démence, il racontait à qui voulait l’entendre qu’il était en contact avec un fabuleux acteur autrichien pour qui il allait écrire les meilleurs westerns de tous les temps.
Tard le soir, James Cameron rêvait de cités sous-marines et de cyborgs venus du futur pour saboter son film.

La passion du public pour les westerns et les règlements de comptes ne s’essoufflait pas. Sylvester Stallone, uniquement connu quelques mois auparavant des amateurs de films X mous du genou, brilla dans le rôle d’un cow-boy pauvre et solitaire à qui le champion de duels en titre laissait une chance de l’affronter. L’Amérique en mal de héros se reconnu dans cette histoire que Stallone avait écrit avec son coeur, avec ses tripes, avec son foutre ! et où il avait placé tout son désespoir, sa fureur de vaincre. Devenu star universelle, Stallone enchaîna les succès mythiques et revint régulièrement au personnage qui avait fait sa gloire.
Ils tournent le 23eme épisode à la fin de l’année prochaine.

À la Maison Blanche, le président et ses conseillers ne partageaient pas cet état de grâce qui avait touché la population. Lassé des westerns depuis que sa popularité lui avait permis d’obtenir le poste suprême, Ronald Reagan fraîchement élu ne savait pas comment se démêler du problème soviétique. Sean Connery avait beau éliminer dans ses films plus de Russes qu’il n’en venait au monde par heure, ils étaient de plus en plus puissants, et le peuple russe commençait à se vexer de n’avoir dans leurs salles de cinéma que des westerns américains sous-titrés où ils étaient systématiquement ridiculisés. La Guerre Froide devenait culturelle, et Reagan s’arrachait les cheveux à trouver un plan d’action visant à enterrer les communistes dans une course folle à la recherche spatiale et à la protection du territoire. Les Etats-Unis n’étaient plus en sécurité pour la première fois depuis la crise de Cuba. Les Américains cherchèrent dans le cinéma une source d’inspiration, mais plus personne n’écrivait de science-fiction et Reagan ne se résigna pas à équiper son armée de revolvers et de chevaux. Les Russes, galvanisés par l’immobilisme libéral, pointèrent leurs missiles sur l’ensemble du monde Occidental, et les dirigeants de tout ce qui n’était pas communiste signèrent la reddition.
Un jeune étudiant en informatique originaire de Seattle, sentant le vent tourner, se mit aussitôt au service de la recherche-développement soviétique et changea son nom en Bill Gatovitch par mesure de sécurité. On ignore encore s’il ne s’agissait pas en réalité d’un agent-double mandaté par la CIA, avec pour mission de gangrener les systèmes informatiques russes en mettant au point un programme d’exploitation volontairement inutilisable qui contraignait chaque ordinateur à planter trois fois par jour, jouant par là avec les nerfs du pauvre personnel russe qui bientôt se mit à boire pour oublier.

On eut vite fait de supprimer la cérémonie des Oscars et de déclarer interdite toute forme de culture américaine. Un ingénieux gastronome se hasarda à monter un petit restaurant où l’on pouvait manger en moins d’un quart d’heure une sorte de sandwich et une portion de frites, mais le jour de l’ouverture sur la Place Rouge pas un seul client ne se déplaça et, au bout d’une semaine à errer dans son local vide, le restaurateur qui avait englouti toutes ses économies dans cet échec s’étouffa en goûtant à sa propre cuisine.
Charlton Heston, Eastwood et les autres ne se firent pas prier pour aller tourner à Moscou dans les studios flambants neufs de RedFilms; et bientôt les westerns soviétiques tels que Règlements de comptes sur la Toundra et L’homme des hautes steppes occupèrent l’affiche. La vie continuait. On constata juste une forte croissance du commerce de la vodka, et une soudaine baisse de qualité de la production musicale lorsque les Brastila Boys restèrent en première place du Top 50 pendant trente-deux semaines consécutives.
Les réalisateurs américains découvrirent à Moscou un accueil auquel personne ne s’était attendu. Les Russes devaient malheureusement se rendre à l’évidence : en matière de cinéma, ils étaient nuls. Ce fut l’ère des superproductions où chaque film n’avait pour seul but que de tuer plus d’indiens que le précédent. Certains acteurs se spécialisèrent dans l’éradication systématique des ethnies différentes, et le public accourait voir leurs exploits.

Tandis que Mark Hamill et Stallone envisageaient de mettre en commun leur talent dans un film événement, John McTiernivlas, un obscur réalisateur de clips sans western à son actif, décida qu’il était temps de passer à autre chose. Refroidi par la triste fin de James Cameron, il voulait tout de même créer un genre nouveau, prouver aux spectateurs qu’ils n’étaient pas condamnés à la poussière, aux chevaux, et aux barbes de trois jours. Il se mit à écrire un remake des Chasses du comte Zaroff (vieux classique d’Hollywood désormais interdit depuis qu’un dignitaire russe haut-placé avait protesté contre la consonance bolchevique du comte), en remplaçant le chasseur par un extra-terrestre débarqué dans la toundra. Predatorovitch serait le premier film de science-fiction depuis presque dix ans, et McTiernivlas comptait bien faire passer la pilule en le tournant comme un western.
Le casting demanda plusieurs mois de recherche, aucun acteur connu n’acceptant d’endosser le costume du monstre pour aller batifoler dans les hautes herbes en plein hiver sibérique. Enfin, alors que la distribution était bouclée et que le tournage venait de débuter, le réalisateur renvoya du plateau un cascadeur nommé Jean-Claude Van Damme qui assurait les prises de vues éloignées du Predatorovitch. Van Damme semblait incapable de comprendre la moindre instruction de jeu, et il sautillait partout dans les studios en faisant des blagues. Il claqua la porte, vexé qu’on le prenne pour un imbécile, et embarqua aussitôt pour les Etats-Unis afin de perfectionner son anglais. Il se détourna du cinéma qui l’avait trop déçu et s’intéressa à la politique.

Dix ans passèrent.

C’était le temps des élections présidentielles aux Etats-Unis. Ronald Reagan était depuis longtemps retourné au western, mais aucun producteur ne prit le risque d’engager un aussi mauvais président et il finit sa carrière tristement dans des feuilletons télévisés à petits budgets. La domination russe s’était considérablement relâchée, et la guerre avait lieu maintenant sur le terrain économique. Le capitalisme sauvage rendait les riches toujours plus riches, qui en étaient très contents, et les pauvres toujours plus pauvres, à qui on ne demandait pas leur avis.

Au Texas, on pensait que le gouverneur Van Damme avait toutes ses chances d’emporter l’élection. Il était plus jeune que tous les candidats, plus charismatique, et son passé d’acteur l’avait familiarisé avec les médias et la présence des caméras. Son visage franc et sympathique faisait dire de lui qu’on lui aurait acheté une voiture d’occasion sans hésiter. Que ce garçon n’ait eu aucun bon sens ni aucune lueur d’intelligence ne semblait gêner personne. “Après tout, disaient les Américains, on l’a bien élu gouverneur en sachant tout ça. Alors pourquoi pas Président ?”
C’est ainsi que l’on se retrouva avec un parfait abruti à la Maison Blanche, mais il passait drôlement bien à la télévision. Son discours d’investiture restera dans la mémoire de chaque homme au même titre que le jour où nous avons conquis la Lune, l’assassinat de Kennedy, l’invention de la moule-frites et la déclaration de paix au Proche-Orient, bien que les moules-frites soient plus fiables que cette dernière.
Sous le mandat du Président Van Damme, la population mondiale devint aware puis, écoeurée par une décennie de westerns, se prit d’une soif de films indépendants venus des pays de l’Est et, l’année de la réélection de Jean-Claude Van Damme à la présidence, c’est un film croate sans paroles et en noir et blanc qui fit exploser le box-office. On se rendit aux séances déguisé selon les costumes des héros. Des familles entières de fans se réunirent par-delà les générations, et la presse diffusa ce célèbre portrait, tiré dans une des files d’attente, où l’on voyait un petit bout de chou entraîner sa grand-mère souriante vers les guichets du cinéma. Un homme barbu aux grosses lunettes de plastique noir leur tendait les billets. Sur son visage, un sourire crispé par la fatigue d’une longue journée et, peut-être, une certaine amertume.



16 octobre 2002


Plus petite la sign, merci.

#13 L'utilisateur est hors-ligne   keutof 

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Posté 18 février 2009 - 06:47

Ah ah chouette uchronie laugh.gif
Et toujours rudement bien écrit !

#14 L'utilisateur est hors-ligne   Southeast Jones 

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  Posté 18 février 2009 - 16:56

CITATION(keutof @ 18 2 2009 - 05:47) <{POST_SNAPBACK}>
Ah ah chouette uchronie laugh.gif
Et toujours rudement bien écrit !

Aaaah keutof, désolé de te contredire tongue.gif ce n'est pas une uchronie mais une dystopie.
Pour Larry Underwood Sans avoir lu ta présentation, j'ai tout de suite compris d'où venait ton pseudo, je suis moi aussi un grand admirateur du Maître (Certains de ses "pavés" ont eu le don de m'endormir, voire de me barber gravos, trop longs, trop lourds. Par contre, il excelle dans la nouvelle, éxercice de style complexe et périlleux mais tellement plus efficace quand à l'impact sur le lecteur, tout un art !) Je confirme donc, persiste et signe dans ce que j'avais dit à propos de "Un truc qui gratte". J'ai adoré ton texte et là, je dis, que dis-je je hurle, quel talent ! Un humour corrosif très Sheckleyen (sacré compliment !) une connaissance certaine des sujets évoqués font de cette nouvelle un morceau d'anthologie ! Tu dois (ce n'est même pas un conseil, c'est une quasi obligation pour toi étant donné la qualité du texte) impérativement le soumettre à un comité de lecture en vue d'une édition "papier". Pour trouver ton bonheur, jette vite un coup d'oeil ici :
http://pagesperso-orange.fr/jplanque/Infin...ours_droite.htm .

#15 L'utilisateur est hors-ligne   Southeast Jones 

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  Posté 18 février 2009 - 17:15

Pour Mad Ed, à propos de "De magnifique cheveux blonds"
Keutof est peut-être un peu dur dans sa critique mais comme je l'ai écrit en lançant ce sujet, toute critique même négative est utile et créative. Je serais beaucoup plus nuancé; le thème est on ne peut plus classique et le texte aurait gagné à être plus court (au moins 50 %), cela aurait eu pour effet d'en augmenter l'impact. La fin est censée être terrifiante mais (dixit la longueur) le lecteur est amené trop rapidement à une conclusion qui s'impose d'elle même. Fait l'essais chez toi en la retravaillant et lit tes deux versions, je suis convaincu que tu abonderas dans mon sens. A part ça, que te dire encore sinon que tu as un bon potentiel et que tu ne peux qu'évoluer en continuant d'écrire.

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