USA - 1931 - 1h15 - N&B
Un film de Charles Albert "Tod" Browning
D'après la pièce de H. Deane et J.L. Balderston, adaptée du roman de Bram Stoker
Avec : Bela Lugosi, Helen Chandler, Dwight Frye, David Manners ...

" Renfield, chargé de conclure une transaction immobilière avec le comte Dracula, se rend dans son château des Carpates, où l'aristocrate, qui s'avère être un vampire, va l'hypnotiser pour le mettre sous ses ordres. Débarqué en Angleterre, Dracula ne tarde pas à créer de nouveaux semblables parmi la société locale en commençant par la jeune Lucy, fille du directeur de l'asile... "
Tod Browning c'est probablement le premier vrai "Mad-cinéaste". Acteur dans une tripotée de films disparus, scénariste doué et réalisateur de plus de soixante films aujourd'hui difficilement trouvables (et tournés en à peine 25 ans), il a marqué le cinéma fantastique (et le cinéma tout court) d'une sacrée pierre blanche. Auteur entre autres de l'un des plus grands films de l'histoire du cinéma ("Freaks"), d'un drame sublime d'une rare noirceur ("The Unknown"), et même inventeur ou presque du film de poupées tueuses ("Les Poupées du Diable"), le gus a en plus réalisé la première adaptation officielle* de "Dracula", film dont l'empreinte sur le cinéma a été immense.
Browning, en plus d'être un monstre de travail, était à priori un sacré torturé. Cela se sent dans chaque plan de ce "Dracula" intemporel, dont le rôle-titre aurait du être interprété par son acteur fétiche, le génial Lon Chaney (père). Mais celui-ci décédant avant le tournage, le rôle sera repris par Bela Lugosi, qui l'interprétait déjà sur las planches. Rôle qui le fera rentrer dans l'histoire ...
Je ne l'avais pas revu depuis au moins vingt ans ce "Dracula". Pas mon Browning préféré, je l'ai toujours trouvé un peu suranné, trop court aussi, et avec des acteurs qui en faisaient trop. Et c'est vrai, le film est tout cela.
Mais il est aussi bien plus que ça.
J'avais complètement oublié à quel point les personnages, Dracula en tête, étaient lents. TOUT le film est lent. Une lenteur voulue, qui donne l'impression que tout le film est un rêve, impression renforcée par l'abus de fumigènes et l'omniprésence de la nuit. Ajoutez-y des décors gothiques à souhait (château en ruines, abbaye abandonnée, hôpital psychiatrique, Londres by night ...) et c'est un véritable cauchemar éveillé qui nous est proposé.
Cette lenteur, cette préciosité des mouvements, des regards, des paroles, Browning les rends fascinantes. Il joue beaucoup (trop ?) sur les regards et les expressions des visages, laissant deviner plus qu'il ne montre. Car voilà, le film prend le parti de tout suggérer, tant sur la forme (il n'y a ni sang, ni mort visible, tout se passant hors-champ) que sur le fond.
Le fond, donc ... Une belle adaptation du mythe du vampire, et une mise en images intelligente de la propagation du mal. Murnau est déjà passé par là, en mieux, mais Browning se distingue en assimilant le mal/vampirisme à une sorte de virus qui se propage dans les corps. A ce titre, Van Helsing nous est présenté comme un pur scientifique, et donc le seul à pouvoir vaincre Dracula (et sauver la belle Mina).
Enfin ça c'est la partie visible, évidente, du film. Parce que toute la mise en scène de Browning fait flirter le film avec le désir, les pulsions, et donc la psychanalyse (pas pour rien que le gros du film se passe dans un hôpital psy, et que le principal pouvoir de Dracula soit l'hypnose).
Car Dracula, c'est celui qui vit libre de presque toutes contraintes, c'est celui qui laisse son côté animal dominer, et qui le revendique. C'est celui qui prend les filles pour son seul plaisir et qui se moque des conséquences, et c'est donc celui qui séduit les femmes ...
Tout est tel quel dans le film. Browning ne juge jamais Dracula, comme il ne cherche jamais à prendre le parti de Van Helsing. Le film en devient pas mal ambigu, flirtant par certains aspects avec une oeuvre comme "Les Liaisons Dangereuses". C'est d'ailleurs assez étonnant de voir le pouvoir religieux (les crucifix) et le pouvoir médical (le médecin) se retrouver dans le camp du bien pour détruire (c'est le but) celui qui possède (littéralement, il les hypnotise) les jeunes femmes. L'ordre moral contre l'immoral. Browning ne prend pas parti, et se permet même de faire mourir Dracula hors-champ (ce qui en frustrera beaucoup).
Ce fantastique de la suggestion, qui joue tout sur un réel souci du détail (pas de paroles inutiles, pas de gestes superflus), on n'y est plus trop habitués. Ca en est presque dérangeant de revoir aujourd'hui un film comme ça, qui demande un réel effort de concentration. Le rythme est lent, et en même temps l'histoire avance très vite : en 1h15 on passe de l'arrivée de Renfield dans les Carpates à la mort de Dracula en Angleterre, bref l'écriture est un modèle.
Un chef d'oeuvre, peut-être pas. Mais un vrai classique, qui a fortement marqué le cinéma qu'on aime. Toujours très prenant, toujours bourré de qualités (malgré quelques décors carton et des chauve-souris ridicules), finalement assez bien joué (même le cabotinage de Lugosi ajoute au mystère du personnage), et beaucoup plus subtil qu'il n'en a l'air, ce "Dracula" est encore aujourd'hui un film qui vaut le coup d'être vu.
(Même si, je me répète, Tod Browning a fait mieux. N'hésitez à découvrir ses films !)
* adaptation officielle, puisque le "Nosferatu" de Murnau est sorti neuf ans plus tôt.




Les maîtresses du vampire





Un passage qui assimile Dracula à Jack l'Eventreur

La victime hypnotisée


Van Helsing

Reinfield et l'appel du sang



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