Les Sopranos
Ou la mafia en marcel
Ou la vie familiale et professionnelle d'un chef de la mafia, celle du New Jersey, interprété par l'immense James Gandolfini alias Tony Soprano, secondé par des couteaux aux gueules incroyables, Michael Imperioli (le spécialiste du découpage menu menu, un vrai talent de scénariste), Dominic Chianese alias Corrado Soprano alias Oncle Junior (le fusible, un vrai talent de chanteur et un acteur formidable), Tony Sirico alias Paulie Gualtieri alias Paulie Walnuts (ses bavures mémorables, sa coiffure très tendance, son élocution à la limite du zozotage), Nancy Marchand alias la petite Livia (la mère de Tony, une tatie Danielle puissance 1000, une performance d'actrice phenoménale), Vincent Pastore alias Sal Bompensiero alias Pussy (son mal de dos psychologique), Steven Van Zandt alias Silvio Dante (le consigliere, qui passe son temps à imiter Michael Corleone pour faire rire ses potes), Vincent Curatola alias Johnny Sacrimonti alias Johnny Sack (le représentant de la famille new-yorkaise), Steve Schrippa alias Bobby Baccalieri alias Bobby Baccala (le larbin de Junior, un tendre), Federico Castellucio alias Furio (le cousin d'Italie adepte de la batte de base-ball, un grand romantique), Steve Buscemi (le cousin de Tony, un vrai talent de réalisateur).

Les Sopranos surpasse tous les films sur la mafia.
Parce qu'une série peut prendre son temps, parce que cette série prend effectivement son temps, s'attarde sur des détails qui rendent si humains, si ordinaires des criminels endurcis.
Parce que la série nous livre des moments franchement hilarants :
Chris et Paulie aux prises avec un ex-commando russe censé être mort dans une forêt "siberienne". Tony qui explique à Paulie qu'il a affaire à ex-commando du ministère de l'intérieur et qu'il a tué 16 tchétchènes, Paulie qui comprend qu'il a tué 16 tchèques et qu'il décorait des intérieurs.
L'égoisme de Paulie en proie à la faim dans la camionnette où ils se sont réfugiés après s'être perdu.
Paulie en proie à des buissons urticants alors qu'il s'apprète à buter un malfaisant.
Livia qui renverse "accidentellement" sa "copine" avec sa voiture.
Oncle Junior qui a la main coincée pendant des heures dans le broyeur du lavabo après avoir fait la vaisselle. Le procès d'Oncle Junior : Oncle Junior n'aime pas le portraitiste. Sa chute dans les marches du palais de justice.
Les suées de Paulie lorsqu'un médium fait parler ses victimes devant une assistance médusée, la colère de Paulie.
Paulie qui engueule un prêtre pour ne pas l'avoir "protégé" et qui lui annonce qu'il ne donnera plus un copec à son église !
Paulie et la vieille : Paulie achève même les vieilles.
Parce qu'elle nous livre des moments horrifiques sans concession : les découpages de cadavres, les exhumations.
Parce qu'elle nous livre des moments de violences inouies et de tension incroyables : les meurtres de Tony commis de sang chaud (à mains nues) comme de sang froid, tous les autres. La violence se fait souvent à bout portant. La mort est distribuée fréquemment, elle est instantanée ou pénible.
Parce qu'elle nous livre des moments d'excitation propres au genre : les gunfights, les réglements de comptes.
Parce qu'elle nous livre des moments touchants : le chant d'Oncle Junior devant une assistance émue aux larmes, Johnny Sack en particulier. Tony au chevet de son cheval malade sur l'air de Rio Bravo.
Parce qu'elle nous réserve des moments dramatiques marquants : Tony qui doit choisir entre son cousin ou la guerre.
Parce que les personnages ont tous quelque chose à dire, ont tous des rêves, ont tous des états d'âme, même les morts. Les morts reviennent hanter les vivants (le tchèque abattu par Christopher). Les rêves ont vocation à prévenir des dangers.
Le héros de Tony est Gary Cooper, l'Américain qui chiale jamais. Mais il est loin d'en être la représentation fidèle : il est depressif et tombe souvent dans les pommes. Le rêve de Tony est d'avoir une mère à l'image de celle de Cagney dans Ennemi public.
La morale de Tony est, elle, complexe :
Les canards de Tony et le cheval Pie-O-My sont intouchables : pour avoir enfreint la règle, l'un de ses capos finira haché dans une baignoire (on achève bien les hommes).
Tony aime Christopher mais il devra choisir entre lui et l'héroine, entre lui et le cinéma, ou c'est les poissons.
Tony aime Pussy : il finira quand même avec les poissons. Tolérance zero pour les balances.
Christopher, en quête de reconnaissance, abandonnera ses ambitions cinématographiques après avoir lu son nom dans un journal évoquant la mafia. Les menaces de Tony finiront par le persuader, sa nomination au grade de lieutenant également. Christopher et l'héroine : Tony lui déclare qu'il est le futur de la famille alors qu'il est shooté !
Ses héros sont Bogart, Robinson et Dean Martin.
Oncle Junior, également en quête de reconnaissance, se verra comblé lorsque Tony, afin d'éviter les tracas éventuels du FBI, lui permettra d'accéder au rang de boss de la famille. Oncle Junior sera donc le fusible de la famille. Oncle Junior aurait voulu aussi être un artiste et un séducteur. Ses héros sont Franck Sinatra et John F. Kennedy.
Silvio, lui, ne semble exister que pour être une caricature. Ses imitations permettent à Chase de signifier l'absence de parenté entre SA mafia (proche de la réalité) et celle bigger than life du cinéma (celle du Parrain en particulier).
Parce qu'elle s'attache autant à la vie familiale qu'à la vie professionnelle de Tony : la continuité dramatique des épisodes est dictée par les réunions familiales autour d'une table, autour d'un barbecue, dans un lit... Bien souvent de petits différents "familiaux" sont à l'origine de grosses tensions "professionnelles".
C'est ce qui peut nous rendre attachant des personnages qui ne devraient pas l'être (même s'ils ne le sont pas toujours

).
Paulie qui se montre très tendre avec les deux enfants de sa maitresse brésilienne.
Parce que les dialogues, percutants, drôles, sont fabuleux.
Parce que la série s'affranchit de toutes les règles en cours à la télé US, le code moral pour commencer :
les héros sont mafiosis, le puritanisme n'y est pas de rigueur. Le sexe est omniprésent, les rapports sexuels sont explicites et expéditifs, à l'image des gunfights.
Les films X vivid sont à l'honneur, ils sont affichés dans le bureau de Tony !
Parce qu'elle est bien plus qu'une série sur la mafia.
Jamais une série n'est allée aussi loin.