TO HELL AND BACK !
TO HELL AND BACK !

Après avoir apporté une formidable conclusion à l’histoire de Rocky Balboa, Stallone redonne vie à son héros le plus populaire dans un film d’auteur exceptionnel dont la brutalité cloue au sol. Une œuvre capitale !



On attendait un actioner eighties de pur entertainment : on se retrouve face à un vrai film de guerre. Dès les images d’archives du générique, qui dévoilent les atrocités et la souffrance provoqués par le génocide Birman, l’ambition de Stallone est claire : montrer l’horreur. Et il ne va pas s’en priver, par le biais d’une mise en scène parfaitement lisible qui capte la violence avec une rigueur documentaire, ou rien ne nous est épargné : femmes et enfants violés et abattus comme des chiens, bébés carbonisés au lance-flamme, corps qui explosent, crânes défoncés, gorges arrachées, membres sectionnés, c’est un véritable carnage, une boucherie absolue : jamais personne n’avait osé montrer la guerre avec une telle crudité. Ce souci de réalisme fait souvent ressembler le film à une vision de l’Enfer, nous plongeant tête la première dans un cauchemar d’autant plus éprouvant qu’il existe bel et bien : la guerre civile en Birmanie n’a rien d’une fiction. On sentirait presque l’odeur de la chair brûlée tant les images semblent avoir été saisies sur le vif, précipitant le spectateur au cœur de l’action, sans qu’il soit besoin pour cela de secouer la caméra comme l’exige la mode actuelle : Sly tenait à shooter le film à l’ancienne. Résultat, on ressort de certaines scènes (l’attaque du village, l’assaut du commando) totalement lessivé. La violence est si crédible qu’elle atteint son objectif : être laide, répugnante. Bref, tout sauf distrayante. Rien que la cruauté, les larmes, les cendres et le sang. On est à cent lieues de Rambo 2, comme quoi un film terriblement gore peut aussi être un acte politique.

Mais John Rambo n’est pas qu’un témoignage à la Blood Diamond sur une actualité quasi-ignorée par les médias. C’est aussi, et avant tout, un film sur Rambo, que l’on découvre échoué en Thaïlande, vivant de la chasse aux cobras et de la pêche à l’arc. Solitaire, cynique, l’homme se traîne tel une machine de guerre à l’abandon. Rien à voir avec l’ouverture de Rambo 3, ou on le voyait exhiber ses muscles avant de combattre devant une foule déchaînée. Il est engagé comme guide par des missionnaires, qui remontent la rivière afin d’apporter une aide humanitaire à la population Karen, victime du nettoyage ethnique pratiqué par l’armée Birmane. Une fois sur place, ils sont capturés et Rambo accepte de convoyer un groupe de mercenaires ayant pour mission d’exfiltrer les prisonniers. Sous-équipés, démotivés et peu enclins à ouvrir le feu, ils sont vite submergés par l’ennemi. Se retrouvant tout à coup seul investi de cette mission de sauvetage, Rambo redevient ce qu’il a toujours été : un soldat né pour tuer. C’est là ou Stallone prend le taureau par les cornes et le regarde droit dans les yeux : Rambo n’a cessé de se convaincre qu’il tuait pour son pays ou parce que les circonstances lui dictaient de le faire, mais tout ça n’était qu’un prétexte. Il tue parce qu’il aime ça. Que ce soit pour une cause juste n’y change rien. Sacralisé par la résurrection du thème musical de Jerry Goldsmith, il acquiert alors une dimension mythologique, celle d’un demi-dieu usant de son pouvoir vengeur sur les mortels : hanté par les visions de son passé (ce qui nous vaut un rapide mais excellent flash-back sur les films précédents), Rambo part au combat après avoir forgé son glaive dans la fournaise tel Vulcain (la scène renvoie bien sûr au générique de Conan), traversant le fleuve comme le passeur du Styx. Et lorsqu’il arpente la jungle, tel un spectre, pour y semer la mort, il évoque Achille venu saccager Troie pour reprendre ce qu’elle lui a volé : l’Hélène qui a su activer en lui la conscience de ce qu’il était vraiment, personnifiée par la blonde missionnaire qui l’a convaincu de l’emmener sur les lieux. Rambo admire son courage : elle aussi est une guerrière, et il envie sa noblesse d’âme. La fraternité qui se crée entre eux sera d’ailleurs à double tranchant, puisque le compagnon de la jeune femme, lui aussi adepte de la non-violence, apprendra qu’il existe des êtres qui ne méritent que la mort et qu’il est parfaitement capable de la donner lui-même. Autant dire que le message du film (la violence est parfois nécessaire à la survie des innocents et peut donc servir le bien) risque de faire bondir les objecteurs de conscience, prompts à juger la lutte armée comme un acte immoral. On leur rétorquera qu’il n’y a rien d’immoral à éventrer ce qui est nuisible, comme le fait Rambo lorsqu’il se retrouve face à cet officier Birman d’une cruauté bestiale. John Rambo est donc un spectacle unique, en ce qu’il parvient à saisir l’essence même de son personnage, quitte à se transformer en orgie sanglante. On lui pardonnera donc aisément un script perfectible (dommage, le portrait du métier de soldier of fortune dressé par Stallone ne manquait pas d’intérêt) et la faiblesse de son casting : hormis Stallone, magnifique, et l’ex-membre du SAS joué par le formidable Graham McTavish (vu dans Rome), le reste des acteurs n’est pas à la hauteur. Résultat, le cinéaste passe un peu à côté de sa référence avouée, à savoir Les Sept mercenaires.

ALERTE SPOILER !!!

Le film a failli s’appeler To Hell and Back. Avec raison, puisqu’à la fin, Rambo, vêtu de la même veste de treillis qu’il portait lors de son premier retour au pays, revient chez lui pour de bon, tel Ulysse rentrant de son odyssée pour retrouver sa Pénélope (la mythologie, encore), l’Amérique de sa jeunesse. Le sourire qui se dessine alors sur son visage est bouleversant. John Rambo, sa colère enfin apaisée, a trouvé la sagesse et n’a plus honte de laisser parler son émotion. Et lorsqu’il balaie d’un regard les grands espaces au sein desquels l’attend son foyer, on se surprend à penser à ces soldats coincés en Irak dans un conflit inutile, en souhaitant ardemment qu’eux aussi puissent le retrouver. Dans les yeux de John, on lit l’espoir que son pays puisse redevenir ce qu’il a été. Stallone ne pouvait mieux conclure, comme pour donner une deuxième chance à cette nation ingrate en laquelle il croit pourtant dur comme fer. Cet homme est décidemment un grand bonhomme et son film est une véritable grenade à fragmentation qu’on se mange en pleine gueule.



Cédric Delelée
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