REALITY CHECK
REALITY CHECK

Une petite causerie avec le réalisateur de L’Exorciste, Police fédérale Los Angeles, Le Convoi de la peur et French Connection, ça ne se refuse pas. D’autant que le bonhomme est là pour défendre Bug (qui sort en DVD le 15 janvier prochain chez Metropolitan), son meilleur film depuis des lustres. Si le silence est d’or, les mots de monsieur Friedkin sont de diamant…



Qu’est-ce qui vous a poussé à mettre en scène cette adaptation de la pièce de Tracy Letts ?
J’ai trouvé le script merveilleux. Les personnages et les situations m’ont semblé uniques, je n’avais jamais rien vu de tel. J’ai donc travaillé avec Tracy pour adapter ce script, en prenant soin de conserver l’« intimité » de la pièce, voire même de l’accentuer. Je comprends ces personnages, c’est comme si je les connaissais. Durant toute ma carrière de réalisateur, je ne pense pas avoir eu entre les mains plus de dix scripts de cette trempe, qui m’aient autant attiré.

Avez rencontré des difficultés en essayant de monter le projet ?
Non, nous avons fait Bug chez Lionsgate, avec qui je voulais vraiment travailler. C’est un petit studio, mais ils ont connu de gros succès avec des films modestes. Ils produisent le genre de longs-métrages que les majors dédaignent. Ces dernières préfèrent balancer leur argent par les fenêtres en finançant de gros budgets qui ne rapportent pas un kopeck.

Bug comporte de multiples niveaux d’analyse. On peut y voir une histoire d’amour tragique et désespérée, ou bien le récit d’une rencontre entre deux êtres esseulés qui vont trouver un sens à leur vie, ou bien encore un commentaire sur une certaine misère sociale et affective…
C’est un peu tout cela en même temps. Je le vois personnellement comme une histoire d’amour tordue entre deux paumés. La plupart des gens que je rencontre en Amérique sont eux-mêmes paumés. Et j’imagine que partout dans le monde, des gens vivent dans des réalités séparées, ce qui explique les nombreux conflits qui ravagent la planète. Prenez n’importe quelle guerre, et considérez les motivations de chacun. Vous vous direz : « Comment peut-on penser ainsi ? ». Pourtant, cela fait partie de l’identité de ces gens, cela les définit en tant qu’individus.

Ce qui peut mener un individu à des actes inconcevables. Hier, j’ai vu dans le journal qu’un homme avait tué son voisin parce que celui-ci mettait sa musique trop fort…
Incroyable… Mais ces choses-là se produisent partout, tout le temps. Les gens pètent un plomb, on ne sait pas pourquoi…

Serait-ce parce que nous avons oublié le sens profond de notre humanité ?
(Friedkin lève les bras dans un geste fataliste) L’avons-nous jamais su ? Si l’on considère l’Histoire du monde, il y a toujours eu de la violence, des conflits. Pourquoi ? La Terre est un paradis, et la vie est belle et magnifique. Mais pas pour certains. C’est très triste.

Il y a une thématique que l’on retrouve souvent dans vos films : un personnage que tout le monde, et notamment la société, juge mauvais, mais qui a en lui une part d’humanité que personne ne lui reconnaît…
C’est tout à fait vrai. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui soit totalement bon ou totalement mauvais. Même Hitler avait de bons côtés. Il a accompli de très belles choses. Pas pour le monde, bien sûr, mais au cours de sa vie, pour ses proches. Sa mère était atteinte d’un cancer incurable. Son docteur était juif, il s’appelait Lévy. Hitler a longtemps économisé pour payer ce docteur Lévy afin que celui-ci prenne soin de sa mère. Puis elle est morte. Hitler est devenu chancelier. Il a convoqué le médecin et lui a dit : « Je pense que vous devriez quitter l’Allemagne, la situation va devenir vraiment difficile. Je vais m’arranger pour que vous puissiez partir en toute sécurité. ». Lévy est allé à New York, et a pratiqué la médecine là-bas. Il est mort en 1951. Il a publié un livre sur Hitler et l’amour de ce dernier pour sa mère. Pour nous, Hitler est le Diable incarné, mais il y avait en lui une part d’humanité. C’est pareil pour chacun de nous, nous sommes le théâtre d’une lutte constante entre nos bons et mauvais côtés. Et c’est en partie de cela que parle Bug.

La façon dont vous décrivez la paranoïa des protagonistes est assez fascinante. Elle les plonge dans la folie, mais leur permet également de vivre des moments de pur bonheur, qu’ils n‘auraient jamais expérimentés dans d’autres circonstances. Quelque part, c’est un peu la philosophie « live fast, die young », non ?
« Live fast, die young and have a good looking corpse. » (« Vis intensément, meurs jeune, et sois un joli cadavre. » – ndlr) Cela vient du livre Knock on Any Door, écrit par un auteur de Chicago appelé Willard Motley. L’histoire est basée sur la vie de l’homme le plus jeune à avoir été exécuté sur la chaise électrique. J’ai moi-même vu un homme mourir sur une chaise électrique…

Et donc, vos personnages trouvent dans cette paranoïa un moyen de vivre pleinement leur vie, et préfèrent l’embrasser totalement plutôt que de revenir à une existence normale…
C’est vrai, mais il est aussi possible que l’un des deux protagonistes n’existe que dans la tête de l’autre… Agnès a peut-être créé Michael. Ou Michael a peut-être créé Agnès. On revient à cette histoire de réalités séparées.

On pourrait d’ailleurs rapprocher Bug de l’œuvre de Philip K. Dick…
Tout à fait, ça ne fait aucun doute, même. Notamment de A Scanner Darkly, avec cette impression d’avoir des insectes à l’intérieur de soi. Moi-même, il m’est arrivé d’éprouver cette sensation. Mais de façon fugitive. Et pour revenir à Bug, il est possible que ces personnages, dans leurs solitudes, se soient créés l’un l’autre, et que le docteur soit le fruit de leur imagination conjointe. C’est une façon métaphorique de voir le film. Mais j’ai essayé d’avoir une approche aussi réaliste que possible, pour ne pas basculer dans le fantastique pur.

Le film donne parfois l’impression que vous donnez un certain crédit, une certaine réalité, à l’histoire de Michael. Le second plan aérien est accompagné d’un bruit d’hélicoptère, comme si le motel était effectivement surveillé, et des images d’insectes lors de la scène de sexe semblent confirmer l’idée d’une contamination…
Oui, cela donne effectivement cette impression, mais je ne sais toujours pas s’il dit la vérité. Vous savez, beaucoup de gens donnent leur propre version de leur existence, qui n’est pas toujours conforme à la réalité. Ils vivent dans un monde irréel où ils se voient d’une façon totalement différente. Cela commence dans la prime jeunesse, lorsque les enfants personnifient leurs poupées et s’inventent des amis imaginaires auxquels ils peuvent confier leurs problèmes, parce qu’ils ne peuvent en parler à leurs parents. Et je pense que certaines personnes continuent, en quelque sorte, à agir de cette façon en devenant adultes. Cela pourrait être le cas des personnages de Bug, et l’un des deux, ou les deux, pourraient être fictifs.

Bug est clairement un huis clos, mais vous le mettez en scène comme un film d’action. Certaines séquences sont réalisées comme la poursuite en voiture de Police fédérale Los Angeles
Cela rappelle plutôt Traqué. Traqué se déroule presque exclusivement en extérieur, mais le film est pourtant très intériorisé, tout se passe à l’intérieur de la tête des personnages. Et le sujet est très similaire à celui de Bug : des gens enfermés dans leurs propres réalités…

Et tout comme dans Bug, le personnage de Tommy Lee Jones pourrait très bien être une invention de celui de Benicio Del Toro, dans sa volonté de trouver un moyen de mettre un terme à son existence faite de souffrance.
C’est tout à fait possible, je suis d’accord. Cela fonctionne dans les deux sens.

En effet, car Tommy Lee Jones a passé sa vie à créer des tueurs, il en a peut-être créé un dans son esprit, pour se confronter à cette part sombre de lui-même.
Oui, de la même façon que les États-Unis choisissent un pays, en font un ennemi et l’attaquent, afin de projeter une certaine image aux yeux du reste du monde… Vous savez, j’ai vécu en Irak en 1972/73, pendant 3 mois. Les Irakiens sont des gens merveilleux, qui ne méritaient pas d’être diabolisés de la sorte. À l’époque, ils vivaient heureux, ne s’entretuaient pas dans les rues. Certes, le paysage politique ne comptait qu’un parti unique à tendance totalitaire. Mais cela a été le cas aussi au Mexique, et nous n’avons pas attaqué les Mexicains pour autant… Mais bien sûr, l’administration américaine a un point de vue sur l’Irak totalement différent du mien, ils n’ont pas vécu ce que j’ai vécu.

Parfois, nous avons besoin d’un ennemi pour exister.
Exactement, je crois même que c’est un besoin fondamentalement humain.

D’ailleurs, dans la plupart de vos films, l’ennemi est intérieur, que ce soit le démon de L’Exorciste ou les pulsions de mort de William Petersen dans Police fédérale Los Angeles et de Gene Hackman dans French Connection. Dans Bug, c’est plus vrai que jamais. Vous poussez cette thématique dans ses derniers retranchements. Cela pourrait même être la fin d’un cycle dans votre carrière.
En effet, cela se pourrait bien… Mais je ne réfléchis pas à tout ça avant de choisir un projet. Tout cela est inconscient. Mais vous avez tout à fait raison, mes films parlent toujours d’un ennemi intérieur, que ce soit un démon ou une volonté d’autodestruction…

Vous avez dirigé plusieurs opéras, quelles sont pour vous les différences ou les similitudes entre cette approche de la mise en scène et la réalisation de longs-métrages ? Et cela vous a-t-il influencé dans votre travail sur Bug ?
Certains opéras existent depuis 150 ou 200 ans, et ils ont toujours fonctionné. Vous ne pouvez changer ne serait-ce qu’un mot des paroles, ou une note de la musique. Mais dans le même temps, vous pouvez transposer ces œuvres dans n’importe quel univers. Il n’y a pas de caméra, mais il est possible de canaliser l’attention du public sur un point précis, grâce aux décors ou aux personnages. L’opéra apprend à travailler de façon plus économique, et cela m’a influencé d’un point de vue cinématographique, j’essaye dorénavant de trouver des approches plus simples, aussi bien en termes de mise en scène que de travail sur les personnages. Quand vous dirigez un opéra, il faut absolument connaître les intentions du compositeur. Dans le cinéma, cela est moins vrai, car la plupart des films traitent de sujets contemporains, en tout cas, la plupart des miens. Vous n’avez pas besoin de réinventer un monde à chaque fois, alors que dans l’opéra, si. Et, enfin, la qualité des histoires que je dirige sur scène me pousse à être plus exigeant dans mes choix de scénarios de longs-métrages. Ce que je n’ai pas toujours fait. Par le passé, le plus important pour moi était de réaliser des films, n’importe lesquels. Quand vous travaillez sur un opéra, vous avez certes plus de temps pour vous préparer, mais une fois que la représentation est lancée, c’est fini, vous ne pouvez plus rien changer. Quand vous faites un film, vous tournez une scène. Si ça ne vous plaît pas, vous recommencez, puis vous vous travaillez sur le montage, durant lequel vous pouvez encore apporter des modifications à votre travail. Ce que j’ai toujours fait. Tous mes métrages ont subi d’énormes changements dans la salle de montage. Si je pouvais, je remonterais toutes mes films. Je suis d’ailleurs très content, car en ce moment, Je travaille sur une édition DVD de Cruising. Nous venons de terminer la restauration de la copie. Et à mon retour aux États-Unis, je m’attellerai au remixage de la bande son en 5.1, tout en conservant une version mono. Ce sont les gens de la Warner qui sont venus me voir en me disant qu’ils voulaient ressortir Cruising. En le revoyant, je trouve que c’est un film qui a conservé toute sa puissance. Je réfléchis même à une ressortie en salles. Et j’envisage de faire une première mondiale ici, en France, j’ai rendez-vous aujourd’hui avec des responsables de la Cinémathèque Française et du Festival de Cannes, ils veulent projeter Cruising en exclusivité avant la sortie DVD. Je vais leur dire que je suis d’accord. Ils ne le savent pas encore.

Il existerait une version longue de Cruising
Nous n’avons pas pu retrouver les scènes manquantes. 40 minutes ont été coupées, et, pour ce que j’en sais, ce matériel a été définitivement détruit. Mais la censure de l’époque m’avait forcé à flouter beaucoup de choses, et tout cela sera dorénavant visible. Tout ce qui manque provient d’images que j’ai tournées dans de vrais clubs gays, et je sentais en filmant que l’on ne me permettrait jamais de montrer tout ça. Mais ce que la censure a enlevé n’affecte en rien l’histoire et sa portée. Je pense même que si j’avais retrouvé toutes ces scènes manquantes, j’aurais eu du mal à les intégrer dans le montage actuel, parce que le film a un rythme très soutenu.

Quels sont vos prochains projets ? Vous avez travaillé ces dernières années sur des films qui n’ont jamais abouti, comme Serpentine ou Book of Skulls
Pour être tout à fait honnête avec vous, je n’ai aucune idée de ce que sera mon prochain film. J’ai un opéra en représentation actuellement à Munich, et il est prévu qu’il soit joué pendant plus d’un an, à intervalles réguliers. Après cela, je pense que je vais me reposer, m’éclaircir les idées et décider de ce que je ferai après.

Cela va sembler long à tous ceux qui aiment vos films…
C’est gentil de votre part, mais Cruising sort cette année en DVD, on dirait un nouveau film, c’est resté très moderne. Dans les bonus, il y aura un excellent documentaire regroupant les propos de beaucoup de personnes ayant participé au film.

Pensez-vous vous pencher un jour de la même façon sur Le Convoi de la peur ?
Oui, même si je ne sais pas quand. Laurent Bouzereau, qui travaille avec moi sur Cruising, essaye en effet de lancer une édition spéciale du Convoi de la peur



Laurent Duroche
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(1) Commentaire
Réaction de Toorup le 22/07/2008 à 01h20
Ai adoré ce film, 6/6 pour ma part! icon_mrgreen.gif
Personnalité
Nom : William Friedkin
Lieu de Naissance : Chicago, Etats-Unis
Activités : Acteur ; Réalisateur ; Scénariste ; Producteur ;
Site web : http://www.williamfriedkin.com/