NO TABOU
NO TABOU
" Uwe est de retour ! " La phrase est lancée, et déjà des nuées d'internautes (et même de vrais gens) préparent leurs vannes, leur canon à haine viscérale. Uwe ? Le Ed Wood des temps modernes ? L'ordure responsable de la moisification des adaptations d'Alone in the Dark ou Bloodrayne ? L'allemand boxeur qui défia sur le ring une poignée de chroniqueurs cinéma virulents ? Oui les gars, c'est lui, c'est Uwe, c'est Boll, c'est même Uwe Boll ! Sauf que cette fois ci, champagne !

Quasiment personne ne pouvait s'attendre à aimer une adaptation de jeu vidéo signée Boll. Mieux, comme devant une nouvelle phrase de Van Damme (forcément ridicule) ou un nouveau film de Lambert (forcément mauvais), l'avis du spectateur était pré-programmé pour détester irrémédiablement tout nouveau film de l'allemand. C'est comme ça que marche le petit cerveau humain : il a besoin de repères... C'est mignon. Sauf que Boll, un homme intelligent, n'a pas attendu le réveil des masses et les a prises par derrière : puisque le public moque ses films, alors Uwe le devancera et tirera le premier. Le voilà donc qui dégaîne Postal, le film qui rit de tout avant même qu'on puisse rire de lui. Ingénieux !

Et ça marche... Comme nous vous le laissions savoir dans notre report de Cannes 2007, le public de Postal, probablement venu vomir ses rires nauséabonds sur le dernier nanar du teuton boxeur, en eut pour son argent. On vit même vu un homme grassouillet sortir de la projection avec une barre d'abdos du plus bel effet, à force de rires intensifs pendant les 1h50 du film ! Surprise absolue, total et jusqu'au-boutiste, Postal fut, pour quelques membres de cette glorieuse rédac', l'un des phares du festival. Et pour cause : il est certainement l'un des films les plus hallucinants qu'il nous ait été donnés de voir sur un écran depuis des années. Certains y trouvent des points de comparaison avec du John Waters old-school, ils n'ont pas tort : on y retrouve la même délicieuse sensation du " tout est possible n'importe quand ", même (et surtout) la moindre blague potache inutile, grossière et con. Une incroyable folie ambiante, en quelque sorte. Et un foudroyant come-back critique d'Uwe Boll.

Mais de quoi parle ce film, au juste ? Tiré du jeu du même nom, il bénéficie d'un script-prétexte à conneries, essentiellement. A la base, on se fout un peu de cette histoire d'un loser sans nom (Zach Ward, ici absolument parfait) et de son oncle, associés pour cambrioler un parc d'attraction, et qui s'aperçoivent que des terroristes islamistes ont eu la même idée. Non, ce qui compte dans Postal, c'est le traitement du tout. Des islamistes aux handicapés, en passant par les musulmans, les juifs, Bush, les handicapés, le 11 septembre, les enfants, les nazis, l'allemand fait grincer tout ce qu'il peut. Et c'est génial ! Le seul sujet tabou non effleuré par le film serait sans doute celui de la pédophilie, que Boll se garde donc de traiter, mais tout le reste y passe avec une jouissance non-dissimulée : lors d'un gunfight, les seules victimes sont des enfants qui passaient par là, George Bush et Ben Laden dansent main dans la main (et sont présentés comme des alliés intimes), Verne Troyer se fait sodomiser... Un florilège de petits moments qui rendent la vie plus belle, finalement (Boll : "Le film est un miroir de la réalité. C’est la réalité qui est de mauvais goût.") ! Bénéficiant, comme toujours chez l'allemand, d'un bon casting de gueules (Troyer donc, mais aussi Seymour Cassell, et Ralph Moeller), parfois gore jusqu'à l'outrance, Postal est aussi habité d'un certain esprit troma-cheap le faisant osciller entre des scènes d'action monumentales en pleine rue, et des scènes d'intérieur un peu longuettes (et il existe un director's cut de 20 minutes de plus !) tournées entre deux décors approximatifs. Dans le lot, certaines blagues tombent aussi complètement à l'eau, et la seconde moitié du film est sans doute moins percutante que la première, foudroyante, mais c'est là tout le principe de l'œuvre : en mettre beaucoup, trop, plus encore, sans jamais regarder derrière. Un gros plat de spaghetti dans lequel on plongerait avec délectation gore, tout en sachant qu'on ne le finira pas. Peu importe : les morceaux avalés ont largement plus de goût que la cuisine nouvelle!

Evidemment, Boll est un fin financier (il a même étudié l'économie, en plus de la littérature), et sait très bien qu'un film provoquant un tel tollé moral bénéficiera bien sûr de retombées économiques intéressantes, mais là n'est pas l'essentiel. Postal est habité d'un vent de liberté stupéfiant, et, à travers ses provocations, apparaît surtout comme une œuvre libérée de tout poids moral inutile : si l'on peut rire de tout, alors c'est que les blessures sont refermées, que le risque de choquer n'existe plus. Si Postal était accueilli avec le sourire dans chaque partie du monde, on pourrait alors penser que le monde vit désormais en paix avec son histoire, son passé. Thermomètre des susceptibilités humaines, Postal est donc tout simplement... utile. En plus d'être aussi, et surtout, l'un des films les plus Mad de l'histoire...



Rurik Sallé
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