LE PIRE DU COMIC-BOOK MOVIE
LE PIRE DU COMIC-BOOK MOVIE
Les fanboys, qui auront bavés sur les bandes-annonces successives de Blade, X-Men, Spider-Man et consort en espérant que le résultat soit ENFIN à la hauteur des attentes, savent à quel point le comic-book movie, un sous-genre en soi, revient de loin. Car pour un Superman de Richard Donner (le film fondateur qui servira de modèle dans les années à venir) et un Batman : Le défi de Tim Burton (une trahison du mythe, qui débouche sur un chef d’œuvre total), combien de Supergirl, Captain America, The Shadow et autres Judge Dredd qui retourneront le matériau d’origine à leur guise pour en faire tout et n’importe quoi, sauf une adaptation digne de ce nom ? Les plus fervents lecteurs de Mad Movies se souviendront peut-être d’un petit dossier concernant la « crotte de la crotte » des comic-book movies ratés dans le numéro 151 (mars 2003) avec en couverture le très approprié Daredevil de Mark Steven Johnson. Au moment précis de sa sortie, l’exécrable film de Johnson fait presque figure d’exception puisque les fans venaient de se prendre coup sur coup Men in Black, Blade, X-Men, Spider-Man et Blade II dans les gencives. Pourtant, Daredevil ne restera pas l’exception qui confirme la règle, puisque le milliard de recettes mondiales cumulée par Marvel grâce à X-Men et Spider-Man fait rapidement des envieux qui n’hésitent pas à adapter à tour de bras sans se soucier du moindre rendu qualitatif.

Reprenons donc au début de l’année 2003, année marquée par les adaptations vénales (une, notamment) et les déceptions de taille : Après Daredevil, c’est au tour du Bulletproof Monk de Michael Avon Oeming de se faire passer par la moulinette de studios. Devant la caméra, on retrouve Chow Yun Fat dans le rôle titre et la tête à claques Sean William Scott dans celui du « blanc qui deviendra plus fort que les asiatiques ». Les deux acteurs sont filmés par Paul Hunter, grand spécialiste des comics depuis qu’il a réalisé les clips de Jennifer Lopez, Aaliyah et Mariah Carey n’est-ce pas ? Bref, autant dire que le résultat est d’autant plus exécrable que le film (retitré Le Gardien du manuscrit sacré chez nous) semble avoir été inspiré par Golden Child (pour le respect de la culture asiatique) et Remo sans armes et dangereux (pour les prouesses martiales). Dire du comic-book qu’il s’agit d’une œuvre impérissable serait grandement exagéré, mais de là à déboucher sur un résultat aussi ouvertement insultant pour son public… A côté de cette purge sans nom, X-Men 2, toujours réalisé par Bryan Singer, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires de Stephen Norrington et le Hulk de Ang Lee font figures de chefs d’œuvres incontournables. Ils nous auront pourtant bien déçu à leur sortie. Labellisé « plus grand comic-book movie de tous les temps » à son époque (heu…), X-Men 2 souffre pourtant d’un scénario écrit à toute berzingue, d’une virtuosité déplacée (des combats aux mouvements de caméras souvent indigestes) et d’une réalisation si plate qu’elle passe à coté des morceaux de bravoures du film (l’attaque de l’école, le climax) et ne parvient pas à retranscrire la moindre émotion alors que la fin du monde est décrite deux fois d’affilée (une pour les mutants, une autre pour les humains). Bref, X-Men 2 garde tous les défauts du premier film, sans en retrouver les qualités : très frustrant. La Ligue des Gentlemen Extraordinaires adapte quand à lui la fabuleuse œuvre d’Alan Moore et Kevin O’Neill pour en faire un simple film d’aventure à consonance fantastique expurgé de toute considération politique. Il n’en reste plus que l’idée de départ (croiser plusieurs héros littéraires de la culture populaire), totalement sabotée par une approche timorée qui cherche plus à singer Indiana Jones, La Momie et cie plutôt que de s’attaquer à une intrigue tentaculaire et bourrée de sens. Le plus rageant reste que le film propose une facture soignée (production design, maquillages, effets spéciaux) en guise de poudre aux yeux, tandis que l’intrigue et le montage sont sacrifiés par la star Sean Connery et les producteurs qui n’ont sûrement pas lu l’œuvre qu’ils adaptent. Ang Lee, de son côté, a certainement lu des comics de Hulk, mais il a tout compris de travers : au lieu de livrer une véritable œuvre sensorielle sur la bestialité, le réalisateur de Tigre et Dragon s’intéresse à l’intériorisation et la frustration de son personnage principal, livrant ainsi une œuvre intellectualisante et souvent indigeste dans son approche du comic-book (les split-screens et autres décalcomanies). Très souvent chiant et traversé de velléités déplacées (le réalisateur avoue à l’époque vouloir changer la face du blockbuster moderne, ben voyons), Hulk demeure un ovni quasi-imbitable qui réussit néanmoins le principal : la bête. Les effets spéciaux sont vraiment impressionnants et les rares séquences d’action (excepté la dernière, incompréhensible) dépotent comme il faut : il arrive donc à Ang Lee d’être le cinéaste véritablement populaire exigé par ce genre de production quand il arrête de se prendre le chou pour rien. Dommage que dans le cas présent, cela ne donne que deux bobines véritablement digestes…



Si 2004 reste avant tout l’année de Spider-Man 2 et Les Indestructibles, il ne faut pas oublier que ces deux œuvres qui feront date ont été entourés de plusieurs enterrements de première classe. C’est effectivement en 2004 que David S. Goyer, scénariste généralement très doué, enterre la franchise qu’il a créé de ses propres mains en réalisant lui-même Blade : Trinity, troisième épisode des aventures du Daywalker, cette fois-ci confronté à Drake, alias Dracula le vampire originel (qui ressemble à un kéké tout droit sorti d’une boite de nuit de périph !). Passe encore que le film soit mal interprété, mal photographié, mal monté, mal réalisé, puisqu’il ne s’agit pas de la formation de Goyer. Mais Blade : Trinity est également écrit en dépit du bon sens, faisant la part belle à des personnages secondaires foireux (Ryan Reynolds en machine à pets tueuse de vampire) et à des raccourcis thématiques aberrants (Dracula confronté à sa propre mythologie via le merchandising). Bref, ce n’est vraiment pas bon, mais ce n’est rien à côté de Catwoman de Pitof, un grand moment dans le blockbuster tellement surgonflé des chevilles qu’il ne se rend même pas compte de son propre ridicule. Et dire de Catwoman qu’il s’agit d’un film ridicule relève d’un certain euphémisme. On aura beau dire, entre une Halle Berry en costume d’âne faisant le grand écart sur les pistes de danses, une tripotée de chats en numériques qui puent de la gueule et une déjà mythique séquence de basket dont le filmage renvoie les clips de Usher à du Eisenstein mâtiné de Hitchcock, Catwoman n’est pas vraiment un film qui se raconte, mais une expérience qui se vit, de préférence bourré, histoire de faire passer la pilule. Dans son genre, The Punisher adapté par Jonathan Hensleigh (scénariste émérite de Die Hard 3) n’est pas mal non plus. Comment faire passer la pilule aux studios quand on désire faire un film hard-boiled ? En prenant en compte toutes les notes destinées à minimiser la violence hardcore pardi ! Il suffit que le Punisher (mollement incarné par Thomas Jane) trucide un malfrat (et encore, de loin et avec un cornet de glace !) pour que déboule les sidekicks de service, une bande de djeuns tout droit sortis d’une sitcom (et encore, on ne parle pas de Travolta en méchant, sinon on pourrait se fâcher) et qui forment la conscience de notre anti-héros favori, dont il ne reste plus rien à l’écran, pas même le look badass, qui semble ici emprunté à un cosplayeur pas très doué. Mais au petit jeu du « le matériau d’origine, je le prends, je le retourne… », AvP défonce tout ses petits camarades. Certes, Alien et Predator ne puisent pas leurs origines dans le comics, mais l’idée de les réunir dans une seule et même aventure renvoie aux comics Dark Horse. La rencontre tant attendue sur grand écran (le film a connu un development hell de 15 ans) a lieu sous la houlette de Paul WS Anderson, qui a déjà massacré les fantasmes des geeks avec Resident Evil. Ici, les deux mythes du fantastique en sont réduits à venir aux mains pendant une petite minute, pendant que des humains jouent à cache-cache et se font massacrer dans un pyramide située au Pôle nord (ouais, laisse tomber…). Insipide et régressif (c’est à se demander pourquoi McTiernan s’est fait chier à développer un sous-texte sur la communication dans le premier Predator pour finir ici avec un langage des signes), AvP : Alien vs Predator ment effrontément sur la marchandise et sonne le glas non pas d’une, mais de deux franchises majeures du cinéma fantastique. Balaise !

Les affaires ne s’arrangent pas forcément en 2005, puisque la DC, très jalouse des Daredevil et autres Punisher s’en mêle. Et pour un Batman Begins maîtrisé, le spectateur aura le droit à Constantine de Francis Lawrence, trahison non seulement dans la forme, mais surtout dans le fond du personnage créé à l’origine par Alan Moore, John Totleben et Stephen Bissette. Incarné par Keanu Reeves, ce personnage de détective de l’occulte anglais et cynique devient dans le film un californien propre sur lui, tout juste hanté par ses capacités paranormales. Traversé par une imagerie judéo-chrétienne omniprésente, le film transgresse totalement le personnage en finissant par en faire un étendard des diverses causes prônées par les producteurs très soucieux de bien s’adresser à l’Amérique d’en bas. Bref, un bon gros film de beauf qui cite quelques classiques picturaux pour se la raconter un peu et faire l’entourloupe. On passe, comme on passe rapidement sur Man-Thing de Brett Leonard (qui vient de sortir en DVD chez nous), The Crow – Wicked Prayer de Lance Mungia (une quatrième fois la même chose, avec en prime un Edward Furlong ventripotent en « ange de la vengeance ») et Le Fils du Mask, suite tardive, coûteuse et absolument pas nécessaire du film de Chuck Russel qui a le mérite de concourir pour l’un des pires films de studios de tous les temps (et l’omniprésent bébé en numérique si pourri qu’il en devient malsain y est sûrement pour quelque chose). Si ces films sont bien les purges annoncées, il faut également compter sur Elektra de Rob Bowman, qui n’adapte pas tant les aventures de la superbe amazone créée par Frank Miller puisqu’il préfère faire un spin-off de Daredevil sur ordre du studio Fox. Jennifer Garner reprend donc le rôle qu’elle a contribué à massacrer auparavant et mène le jeu dans cette version friquée et féminine de American Ninja, le bis fun en moins. N’est pas Sam Fistenberg qui veut ! Heureusement que Marvel relève le niveau avec Les Quatre Fantastiques de Tim Story, très soucieux de son public estimé, à savoir les moins de cinq ans qui seront bien les seuls à rire des bonnes blagues à base de tarte à la crème de la torche humaine à l’encontre de la Chose, ou qui auront vraiment des frissons en découvrant un docteur Fatalis aussi charismatique qu’une soupe à l’oignon (disons que dans le comics, le perso est à peu près l’équivalent de Darth Vader dans la mythologie Marvel, mais ça fait rien). Bref, intérêt zéro, ce qu’on ne peut pas vraiment reprocher à Sin City de Robert Rodriguez et Frank Miller, qui a fait couler beaucoup d’encre à sa sortie. Egalement considéré comme « la meilleure adaptation de comics de tous les temps », le film se vante d’être une transcription littérale des comics en matière de style. C’est évidemment complètement faux, puisque le réalisateur de Desperado transforme une véritable œuvre d’art en copier/coller clinquant et souvent informe, négligeant ainsi le changement de medium et donc de perception sur le public. De plus, le ton dur de chez dur de Sin City laisse ici sa place à une forme de second degré non seulement abrutissant (dès qu’une cascade approche, Marv devient une boule de flipper) mais surtout aseptisant, puisque la violence hardcore des bouquins devient ici totalement inoffensive (l’émasculation du Yellow Bastard et ses burnes en chamallows par exemple). Bref, on est loin du compte.



Les comic-book movies ont rapportés tellement d’argent ces dernières années qu’il ne s’agit plus d’un genre vu de haut, à défaut d’être traité par-dessus la jambe. Un opportuniste comme Brett Ratner a longtemps cherché à en réaliser un avec une nouvelle version de Superman avant de passer la main pour « différents artistiques » (c’est possible d’utiliser cette formule avec Ratner ?). Le voilà pourtant débarqué sur X-Men – L’affrontement final, troisième opus de la franchise délaissée par Bryan Singer, parti réaliser… Superman Returns ! Cet échange de projets n’est profitable à personne, et surtout pas aux fanboys qui ont quand même l’impression d’être pris pour des buses : entre une série Z de luxe (X-Men 3 et ses bastons dans les bacs à sable et les vérandas bourges) et une œuvre à la nostalgie déplacée qui transforme notre super boy-scout en voyeur jaloux et rancunier tout en faisant preuve d’une ignorance totale pour la mythologie exploitée (pour Singer, Superman porte des collants bleus et soulève des poids lourds, basta !), il n’y a vraiment pas moyen de se faire un bon film de super-héros sur grand écran, ni même une bonne adaptation de comic-book et ce jusqu’à la sortie de Spider-Man 3 en 2007, puisque les salles auront été polluées par les Ghost Rider, Les Quatre Fantastiques et le surfeur d’argent et autres 300 à la logique de confection proche de Sin City, donc très loin d’une adaptation en bonne et due forme.

Difficile de parier sur l’avenir du genre aujourd’hui. Les espoirs se fondent évidemment sur Hellboy II – The Golden Army de Guillermo del Toro qui est quasi-assuré de réussir son coup (j’avoue que je mets le terme « quasi » pour éviter le procès d’intention), sur le Justice League de George Miller (reporté à cause de la paralysante grève des scénaristes), sur le Silver Surfer d’Alex Proyas et peut-être même sur le X-Men Origins – Wolverine de Gavin Hood. Pourtant, une poignée de films comme le Wanted de Timur Bekmambetov, le Iron Man de Jon Favreau, le Ronin de Sylvain White (réalisateur de Steppin’ et Souviens-toi l’été dernier 3, ouch !) ou encore le Punisher : War Zone de Lexi Alexander inquiètent du fait des antécédents de leurs réalisateurs respectifs. Comme on ne demande qu’à avoir tort, on va tranquillement attendre la sortie pour juger sur pièce, même si l’impression d’être déjà passé par là se fait de plus en plus ressentir…


Stéphane Moïssakis
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