LA SCIENCE DES CAUCHEMARS
LA SCIENCE DES CAUCHEMARS

Tournage aux antipodes, transformations étranges, cinoche bricolé : le cinéaste frenchie nous livre les clés d’Interior Design, le sketch qu’il a signé pour l’anthologie Tokyo !.



ATTENTION ! Il s’agit de la version longue de l’entretien paru dans notre magazine papier. De nombreuses questions spoilers ont été ajoutées, et il est donc conseillé de ne lire ces pages qu’après avoir vu le film.



Vous connaissiez Tokyo avant d’y tourner ?
J’y étais allé pas mal de fois pour faire de la promo ou tourner des pubs. Mais cette fois, j’ai pris le temps de rencontrer de jeunes couples ayant le même âge que les personnages, et qui venaient aussi d’emménager à Tokyo. Quel que soit le pays, c’est rare qu’on soit né dans la capitale. Tous les gens de ma génération sont venus à Paris pour exercer leur métier, mais c’est encore plus difficile à Tokyo, qui est une ville très fermée. Même si elle est plus silencieuse et ordonnée que New York, il y a une forte énergie qui balaye facilement ceux qui n’ont pas l’ambition et l’opportunisme nécessaires. C’est un peu ce qui arrive à cette fille : au départ, elle mène la barque, mais ensuite elle perd l’une après l’autre ses raisons d’être, et elle a envie de disparaître. L’actrice, Ayako Fujitani, a très bien exprimé cette évolution. A moitié américaine, elle a un côté plus naturel que le jeu traditionnel japonais, qui est davantage stylisé et théâtral.

Comment avez-vous effectué le casting ?
J’ai été aidé par ma compagne Gabrielle Bell, qui avait collaboré avec moi au scénario, qui est adapté d’une de ses bandes dessinées. Or, elle a tout de suite reconnu dans Ayako une de ses amies, qui avait inspiré le personnage de la BD. En effet, Gabrielle avait accueilli chez elle un couple, dont le garçon était un réalisateur qui montrait ses films dans des mini cinémas, des bars ou des restaurants. Ils s’étaient arrêtés à Brooklyn, où ils avaient un peu tapé l’incruste. Gabrielle commençait donc à faire un peu la gueule, d’autant qu’elle cherchait en vain une histoire à dessiner. Sa copine lui a alors dit : « Tu n’as qu’à faire une BD sur moi en train de me transformer en chaise, puisque c’est comme ça que je me sens en ce moment ». Car elle n’arrivait pas à trouver un appartement, un boulot, etc. C’était une fille très timide et discrète, et cela m’a beaucoup intéressé d’adopter le point de vue d’une personne qui n’est pas du tout extravertie. Je comprends très bien ce qu’elle a pu ressentir, parce que j’étais moi-même maladivement réservé et effacé quand j’étais jeune. En même temps, je pouvais aussi bien m’identifier à son compagnon, car je suis également réalisateur, avec le côté envahissant que cela implique.

C’est vrai que le petit copain est complètement aveugle aux efforts qu’elle fait pour lui…
Oui, il la considère comme quelque chose d’acquis, tandis qu’elle se démène dans tous les sens pour lui. Et tout ce qu’elle entend dire, c’est qu’elle doit continuer à se sacrifier, d’une certaine manière. Ainsi, la dernière phrase prononcée avant la transformation se trouve dans la scène où une femme s’approche d’elle et lui raconte qu’elle aussi est sortie avec un artiste, et que dans ce cas, il faut apprendre à se faire invisible. Nous avions tourné une autre séquence, où ils rentraient tous bourrés avec le matériel de projection, et provoquaient une sorte de chaos dans l’appartement, mais nous l’avons finalement coupée. On touche là un point intéressant. Au départ, nous avions monté le film sur 40 ou 45 minutes, en nous disant que nous ne pourrions jamais le faire tenir en 30 minutes. Mais dans cette version longue, on ne ressentait pas vraiment le sujet, la raison pour laquelle se transforme en chaise. Ce n’est qu’en resserrant l’intrigue autour des émotions d’Ayako, sans passer par d’autres développements, que l’ensemble a vraiment fonctionné. Un autre élément important réside dans la musique composée par Etienne Charry, qui introduit une sensation d’isolement et de détachement. On glisse ainsi vers le cinéma d’horreur, qui était présenté au départ comme une fausse piste, et auquel on retourne finalement au moment de la transformation.

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